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Alain Fournier - Le Grand Meaulnes

 
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zakaria
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MessagePosté le: Ven 3 Juin - 17:49 (2011)    Sujet du message: Alain Fournier - Le Grand Meaulnes Répondre en citant

Extrait 1:

"Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...
Je continue à dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis
bientôt quinze ans et nous n'y reviendrons certainement jamais.
Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte−Agathe. Mon père, que j'appelais M. Seurel,
comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, et le
Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.
Une longe maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg; une cour
immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail; sur le côté nord, la
route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres; au sud et par derrière, des
champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan sommaire de cette demeure où
s'écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma viedemeure d'où partirent et où revinrent se
briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.
Le hasard des "changements", une décision d'inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des
vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma
mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jarding s'étaient
enfuis silencieusement par les trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la
ménagère la plus méthodique que j'aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille
poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comma à chaque "déplacement", que nos
meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite... Elle était sortie pour me confier sa
détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d'enfant noircie par le
voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour
rendre le logement habitable... Quant à moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à rubans, j'étais resté là, sur
le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.
C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain
souvenir de cette première soirée d'attente dans notre cour de Sainte−Agathe, déjà ce sont d'autres attentes
que je me rappelle; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété
quelqu'un qui va descendre la grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer dans ma
mansarde, au millieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis
plus seul dans cette chambre; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout
ce paysage paisiblel'école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi
chaque jour par des femmes en visiteest à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de
celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos.
Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.
J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier jour d'automne qui fît songer à l'hiver.
Toute la journée, Millie avait attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la
mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe; et jusqu'au sermon, assis dans le choeur avec les
autres enfants, j'avais regardé anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.
Après midi, je dus partir seul à vêpres.
"D'ailleurs, me dit−elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon costume d'enfant, même s'il était
arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire"."

 
 


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MessagePosté le: Ven 3 Juin - 17:49 (2011)    Sujet du message: Publicité

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zakaria
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MessagePosté le: Ven 3 Juin - 17:50 (2011)    Sujet du message: Alain Fournier - Le Grand Meaulnes Répondre en citant

Extrait 2:

"Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilité où nous étions de mener à bien de longues
recherches nous empêchèrent, Meaulnes et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne
pouvions rien commencer de sérieux, durant ces brèves journées de février, ces jeudis sillonnés de
bourrasques, qui finissaient régulièrement vers cinq heures par une morne pluie glacée.
Rien ne nous rappellait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait étrange que depuis l'après−midi de son retour
nous n'avions plus d'amis. Aux récréations, les mêmes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne parlait
jamais plus au grand Meaulnes. Le soirs, aussitôt la classe balayée, la cour se vidait comme au temps où
j'étais seul, et je voyais errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour à la salle à manger.
Les jeudis matins, chacun de nous installé sur le bureau d'une des deux salles de classe, nous lisions Rousseau
et Paul−Louis Courier que nous avions dénichés dans les placards, entre des méthodes d'anglais et des cahiers
de musique finement recopiés. L'après−midi, c'était quelque visite qui nous faisait fuir l'appartement; et nous
regagnions l'école... Nous entendions parfois des groupes de grands élèves qui s'arrêtaient un instant, comme
par hasard, devant le grand portail, le heurtaient en jouant à des jeux militaires incompréhensibles et puis s'en
allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu'à la fin de février. Je commençais à croire que Meaulnes avait
tout oublié, lorsqu'une aventure, plus étrange que les autres, vint me prouver que je m'étais trompé et qu'une
crise violente se préparait sous la surface morne de cette vie d'hiver.
Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la première nouvelle du Domaine étrange, la première
vague de cette aventure dont nous ne reparlions pas arriva jusqu') nous. Nous étions en pleine veillée. Mes
grands−parents repartis, restaient seulement avec nous Millie et mon père, qui ne se doutaient nullement de la
sourde fâcherie par quoi toute la classe était divisée en deux clans.
A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter dehors les miettes du repas fit:
"Ah!"
d'une voix si claire que nous nous approchâmes pour regarder. Il y avait sur le seuil une couche de neige...
Comme il faisait très sombre, je m'avançai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche était profonde.
Je sentis des flocons légers qui me glissaient sur la figure et fondaient aussitôt. On me fit rentrer très vite et
Millie ferma la porte frileusement.
A neuf heures nous nous disposions à monter nous coucher; ma mère avait déjà la lampe à la main, lorsque
nous entendîmes très nettement deux grands coups lancés à toute volée dans le portail, à l'autre bout de la
cour. Elle replaça la lampe sur la table et nous restâmes tous debout, aux aguets, l'oreille tendue.
Il ne fallait pas songer à aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir traversé seulement la moitié de la cour, la
lampe eût été éteinte et le verre brisé. Il y eut un cour silence et mon père commençait à dire que "c'était sans
doute...", lorsque, tout juste sous la fenêtre de la salle à manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La
Gare, un coup de sifflet partit, strident et très prolongé, qui dut s'entendre jusque dans la rue de l'église. Et,
immédiatement, derrière la fenêtre, à peine voilés par les carreaux, poussés par des gens qui devaient être
montés à la force des poignets sur l'appui extérieur, éclatèrent des cris perçants.
"Amenez−le! Amenez−le!"
A l'autre extrémité du bâtiment, les mêmes cris répondirent. Ceux−là avaient dû passer par le champ du père
Martin; ils devaient être grimpés sur le mur bas qui séparait le champ de notre cour."

 
 


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zakaria
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MessagePosté le: Ven 3 Juin - 17:53 (2011)    Sujet du message: Alain Fournier - Le Grand Meaulnes Répondre en citant

Extrait 3:

"Ce matin−là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie, devant la maison, sous un petit hangar adossé au ur
qui séparait le jardin anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme. J'étais occupé à démêler mes
filets que j'avais jetés en tas, le jeudi d'avant.
Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule d'un beau matin de septembre; et le hangar où je démêlais
à la hâte mes engins se trouvait à demi plongé dans la nuit.
J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis la grille s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
"Oh! oh! me dis−je, voici mes gens plus tôt que je n'aurais cru. Et moi qui ne suis pas prêt!..."
Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu. C'était, autant que je pus distinguer, un grand gaillard
barbu habillé comme un chasseur ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver là où les autres savaient que
j'étais toujours, à l'heure de nos rendez−vous, il gagna directement la porte d'entrée.
"Bon! pensai−je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convié sans me le dire et ils l'auront envoyé en
éclaireur".
L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je l'avais refermée, aussitôt sorti. Il fit de
même à l'entrée de la cuisine. Puis, hésitant un instant, il tourna vers moi, éclairée par le demi−jour, sa figure
inquiète. Et c'est alors seulement que je reconnus le grand Meaulnes.
Un long moment je restai là, effrayé, désespéré, repris soudain par toute la douleur qu'avait réveillée son
retour. Il avait disparu derrière la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hésitant.
Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit:
"Ah! dit−il d'une voix brève, elle est morte, n'est−ce pas?"
Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le bras et doucement je l'entraînai vers la
maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fût accompli, je lui fis monter l'escalier
qui menait vers la chambre de la morte. Sitôt entré; il tomba à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta
la tête enfouie dans ses deux bras.
Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant où il était. Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la
porte qui faisait communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'était éveillée toute
seulependant que sa nourice était en bas et, délibérément, s'était assise dans son berceau. On voyait tout
juste sa tête étonnée, tournée vers nous.
"Voici ta fille", dis−je.
Il eut un sursaut et me regarda.
Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour
détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée contre lui, assise
sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête baissée et me dit:
"Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir dans leur maison"."

 
 


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