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Chapitre XIV.La Révolution

 
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zakaria
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:36 (2011)    Sujet du message: Chapitre XIV.La Révolution Répondre en citant

Chapitre XIV.La Révolution

Le sens des journées d'octobre, dont on ne punit même pas les excès, fut compris : cent
vingt députés, estimant que l'Assemblée n'était plus libre, se retirèrent. Parmi eux était
Mounier, l'homme du programme de Vizille. Dès le mois de juin, l'émigration avait d'ailleurs
commencé. De la fraternité on allait à la guerre civile comme de l'amour du genre humain on
irait à la guerre étrangère.
La première émigration n'eut pas seulement pour conséquence d'affaiblir à l'intérieur les
éléments de résistance au désordre. Pour la plupart, ces émigrés étaient non pas des timides
qui avaient peur de la révolution, mais des hommes énergiques qui voulaient la combattre et
qui trouvaient aussi naturel de passer l'étranger que, sous la Fronde, l'avaient trouvé Condé et
Turenne. Ils furent ainsi amenés à prendre les armes contre leur pays et s'aperçurent trop tard
que les monarchies européennes n'étaient disposées à aucun sacrifice pour restaurer la
monarchie française. La première émigration entraîna de graves conséquences à l'intérieur.
Elle causa de redoutables embarras à la royauté à laquelle les émigrés ne pardonnaient pas
ses concessions au mouvement révolutionnaire et qui fut prise entre deux feux. Les députés
du tiers qui, comme Mounier, s'éloignèrent par dépit et renoncèrent tout de suite à la lutte
n'eurent pas un tort moins grave. Les uns et les autres, en tout cas, avaient vu qu'il s'agissait
bien d'une révolution. On ne peut pas en dire autant de beaucoup qui gardèrent leurs illusions
ou ne s'aperçurent de rien. À cet égard, un des incidents de haute comédie qui marquèrent ces
temps déjà tragiques, fut celui que soulevèrent les Parlements lorsqu'ils prétendirent, comme
s'il n'y avait rien de changé, enregistrer les décrets de l'Assemblée Nationale de la même
façon qu'ils enregistraient les édits royaux. On leur fit voir qu'ils rêvaient. Ils furent
supprimés et l'on n'en parla plus.
Vers la fin de l'année 1789, bien peu de mois s'étaient écoulés depuis que les états
généraux s'étaient réunis. Déjà tant de choses avaient été transformées qu'un simple retour en
arrière n'était plus possible. La résignation de Louis XVI aux événements a paru inexplicable.
Son invincible aversion pour la manière forte n'est même pas l'unique raison de sa passivité.
Mais l'auteur de Télémaque et le sage Mentor en personne, eussent été aussi embarrassés que
lui. Imaginons qu'à un moment quelconque un coup de force eût chassé l'Assemblée. Quelle
sorte de gouvemement y aurait-il eu? Le roi eût-il relevé ces Parlements, restauré ces
provinces à privilèges, ces pays d'états dont l'opposition ou les résistances avaient tant gêné
la monarchie? Les anciennes institutions d'origine, historique ranimées par le roi lui-même,
avaient été renversées par les états généraux institution d'origine historique aussi. Comment
sortir de là? Cette difficulté, cette contradiction paralysaient Louis XVI depuis le début de
son règne. Peut-être avait-il fini par penser, comme le pensèrent des hommes qui avaient vu
les embarras du gouvernement avant 1789, qu'après tout ce qui disparaissait avait voulu et
appelé son sort. Cependant, il fallait remplacer ce qui était détruit. La constitution que
l'Assemblée élaborait devait tenir lieu des coutumes, des droits traditionnels, des lois
fondamentales dont se composait ce que les légistes appelaient l'ancienne constitution du
royaume. On comptait y ménager le rôle et l'avenir de la monarchie, dont le principe n'était
même pas discuté. En 1789, selon le mot de Camille Desmoulins, il n'y avait pas dix
républicains avoués en France.
Mais il ne s'agissait pas seulement de donner au royaume une forme de gouvernement et
de choisir entre les théories constitutionnelles à la mode. Il s'agissait aussi de gouverner en
constituant. Tout en construisant les étages de sa constitution, l'Assemblée gouvernait et les
mesures qu'elle prenait devaient avoir des répercussions qu'elle ne calculait pas, De plus, il
fallait compter avec les ambitions personnelles, les hommes qui aspiraient au pouvoir, les
partis, déjà apparus, et qui lutteraient pour le conquérir. La constitution monarchique que l'on
préparait serait éphémère. Pour les mêmes raisons, celles qui la suivirent ne devaient pas
l'être moins.
Pour se guider à travers ces événements confus, il faut s'en tenir à quelques idées simples
et claires. Tout le monde sait que, jusqu'au 9 thermidor, les révolutionnaires les plus
modérés, puis les moins violents furent éliminés par les plus violents. Le mécanisme de ces
éliminations successives fut toujours le même. Il servit contre les Constitutionnels, contre les
Girondins, contre Danton. Le système consistait à dominer la Commune de Paris, à s'en
emparer, à tenir les parties turbulentes de la capitale dans une exaltation continuelle par
l'action de la presse et des clubs et en jouant de sentiments puissants comme la peur de la
trahison et la peur de la famine, par laquelle une grande ville s'émeut toujours, puis à
intimider par l'insurrection des assemblées remplies d'hommes hésitants et faibles. La
politique financière, la politique religieuse, la politique étrangère des deux premières
Assemblées, la Constituante et la Législative, aidèrent singulièrement au succès de cette
démagogie qui triompha sous, la Convention.
Le pouvoir exécutif était suspendu et les ministres ne comptaient pas. Souverainement,
l'Assemblée légiférait sans trêve. Elle remaniait la France, simplifiait jusqu'à la carte, divisait
les provinces en départements de taille à peu près égale, mettait l'uniformité où était la
diversité. Cette toute-puissance s'arrêtait devant le déficit. L'Assemblée aggravait même la
détresse du Trésor par des innovations qui ouvraient de nouvelles dépenses en obligeant à des
rachats et à des remboursements en même temps qu'elles tarissaient d'anciennes ressources
sans en apporter de nouvelles; l'abolition des privilèges fiscaux ne donna rien, parce que ceux
qui payaient déjà demandèrent et obtinrent d'être dégrevés dans la mesure où les ci-devant
privilégiés paieraient à l'avenir. Quant au recouvrement des impôts, nous avons déjà vu que
l'anarchie en rendait les résultats presque dérisoires. Ils étaient et ils devaient être de plus en
plus inférieurs aux prévisions en raison du relâchement de l'autorité, de la désorganisation
générale et du bouleversement des fortunes.
Dès l'automne, l'Assemblée s'était trouvée devant un véritable gouffre. Necker, avec ses
vieilles recettes, n'était plus écouté. Le magicien d'hier avait perdu son prestige. Il fallait
trouver quelque chose. On trouva ceci. Le clergé possédait des propriétés foncières
considérables. Il consentit à les « mettre à la disposition de la nation » pour une opération de
crédit assez semblable à celles qui avaient lieu sous l'ancien régime où l'État empruntait
volontiers par l'intermédiaire des grands corps et des municipalités. Le clergé fut dépouillé
vainement. Dès que l'Assemblée put « disposer » de cet énorme capital, la tentation lui vint
de le monnayer pour sortir d'embarras d'argent pires que ceux auxquels elle s'était flattée de
remédier. Les biens ecclésiastiques, grossis bientôt de ceux de la couronne et de ceux des
émigrés, formèrent les biens nationaux qu'on mit en adjudication. Les assignats furent
d'abord des obligations hypothécaires garanties par les biens nationaux et qui représentaient
une avance sur le produit des ventes. Seulement, la valeur des terres à aliéner étant
considérable (on a pu l'estimer environ deux milliards), on voulut éviter un échec et, afin
d'attirer les acquéreurs, on stipula qu'ils auraient douze ans pour se libérer. Ces dispositions
eurent des conséquences d'une portée historique auxquelles personne ne s'attendait.
En effet, les 400 millions d'assignats-titres émis au mois de décembre 1789 furent
rapidement absorbés : les besoins du Trésor étaient immenses et toujours croissants. Dès le
mois d'avril 1790, l'Assemblée franchissait une autre étape. Le clergé était purement et
simplement dépossédé, en échange de quoi l'État se chargeait des frais du culte et de
l'assistance publique. Les richesses dont l'Assemblée s'était emparée devaient mettre fin à
toutes les difficultés financières en procurant. des ressources qu'on imaginait presque
inépuisables. Elles servirent à gager de nouveaux assignats qui furent, cette fois, du papiermonnaie.
Les avertissements, dans l'Assemblée même, ne manquèrent pas. On rappela
l'exemple désastreux de Law. Certains orateurs annoncèrent tout ce qui devait arriver,
l'avilissement progressif des assignats, la misère qui s'ensuivrait. Le moyen était trop tentant
et l'Assemblée n'en avait pas d'autres pour tenir ses promesses. Dès lors, la maladie de
l'inflation suivit son cours fatal : dépréciation constante, incoercible, appelant des émissions
de plus en plus fortes, ce que nous avons vu de nos jours en Russie et en Allemagne. Partie
de 400 millions, la Révolution, au bout de quelques années, en sera à 45 milliards d'assignats
lorsqu'il faudra avouer la faillite monétaire.
Le système du papier-monnaie, en bouleversant les fortunes, en provoquant la vie chère,
la spéculation et la panique, n'a pas peu contribué à entretenir, à Paris surtout, cet état d'esprit
insurrectionnel qui était indispensable aux meneurs. Mais, par un phénomène tout aussi
naturel, les assignats, dont les villes ne tardèrent pas à souffrir, furent une aubaine pour les
campagnes. En effet, c'est en assignats qui se dépréciaient tous les jours, mais dont ils
recevaient, en échange de leurs produits, des quantités de plus en plus grandes, que les
acquéreurs de biens nationaux, paysans pour la plupart, achevèrent de se libérer. En 1796,
bien avant l'expiration du délai de douze ans, un assignat de cent livres valait tout juste six
sous. Cependant l'État recevait au pair son propre papier. Il arriva donc que beaucoup
achevèrent de devenir propriétaires pour le prix de quelques poulets. Les nouvelles
aliénations de biens nationaux furent faites à des conditions aussi avantageuses, assignats et
mandats s'étant effondrés de plus en plus vite. Ainsi s'engloutit, sans profit pour l'État, mais
au bénéfice des ruraux, l'énorme capital qui devait rétablir les finances. L'opération fut
désastreuse pour le Trésor public, les rentiers, les habitants des villes. Elle fut magnifique,
inattendue pour les cultivateurs. Et moins leurs acquisitions leur avaient coûté, plus ils
tenaient à la durée du régime qui leur avait permis de s'enrichir. Comme, dans la plupart des
cas, ils avaient eu la terre pour presque rien, ils craignaient qu'elle ne leur fût reprise ou bien
ils redoutaient d'être appelés à rendre des comptes, à rapporter le complément du prix. Ils
devinrent donc des partisans intéressés de la Révolution qui rencontra dans le papier-monnaie
une attraction égale et même supérieure à la répulsion causée par les souffrances et les
vexations (loi du maximum, réquisitions, poursuites) auxquelles la vie atrocement chère ne
tarda pas à donner lieu. On peut dire que, sans les assignats, la vente des biens nationaux
n'eût pas valu à la Révolution ce qui a peut-être fait le plus solide de sa popularité.
En se vouant au papier-monnaie, l'Assemblée ouvrait ainsi toute une série de
conséquences. La confiscation des biens ecclésiastiques en ouvrit une autre. Il est difficile de
ne pas voir un lien entre cette mesure et celle que prit l'Assemblée au mois de juillet 1790
lorsqu'elle vota la Constitution civile du clergé. On avait dépossédé le clergé, en partie pour
qu'il fût moins fort. On devait redouter qu'il restât fort, parce qu'on l'avait dépossédé. Le
second ordre, celui de la noblesse, avait été supprimé, les titres nobiliaires abolis. Le premier
ordre (il s'en aperçut un peu tard) devait disparaître à son tour. Pour que le clergé cessât d'être
un corps politique, l'Assemblée voulut le mettre dans la dépendance du pouvoir civil. Pour le
subordonner au pouvoir civil, elle porta la main sur l'organisation de l'Église. Par là elle
attenta aux consciences et créa une nouvelle sorte de conflit. Presque partout, les
ecclésiastiques qui avaient prêté serment à la Constitution civile, non reconnue par le Pape,
furent reniés par les fidèles, le prêtre « insermenté » fut le vrai prêtre. En voulant prévenir la
contre-révolution, les constituants lui donnèrent un aliment redoutable. Ils allumèrent la
guerre religieuse.
Pour renverser tant de choses, pour toucher à tant d'intérêts de traditions et de sentiments,
la majorité, combattue par la droite qui comptait des hommes de talent comme Maury et
Cazalès, avait besoin d'un appui au-dehors. Elle s'était condamnée, dès la première heure, à
demander secours à la démagogie et à ne pas connaître d'ennemis à gauche. Elle regardait
Camille Desmoulins et Marat lui-même comme d'utiles auxiliaires par l'impulsion qu'ils
donnaient. Aussi ne voulut-elle jamais arrêter les excès de la presse, fût-ce la presse
sanguinaire de l'Ami du Peuple. Elle ne voulut pas non plus renoncer à la publicité des
séances, interdire les manifestations des tribunes et les défilés, souvent scandaleux, de
députations à la barre. Elle ne voulut pas davantage fermer les clubs, les sociétés populaires
qui étaient le levain de la Révolution. Elle-même avait pour centre le club des Jacobins d'où
partait toute sa politique : ceux qui se sépareront de cette cellule-mère, les Feuillants, les
Girondins, seront isolés, puis écrasés. La majorité avait besoin de la rue : elle laissa toujours
des possibilités à l'émeute. La garde nationale, confiée à La Fayette, avait été fondée pour
conserver à la fois l'ordre et la Révolution : les deux tiers des sections dont elle se composait
à Paris étaient plus favorables à la Révolution qu'à l'ordre et elles eurent pour chefs Danton et
Santerre. Le reste de la France avait été divisé en districts dont les comités électoraux,
ouverts en permanence, étaient des foyers d'agitation : ils ne furent jamais dissous ni leurs
locaux fermés.
Les deux hommes qui, par leur situation personnelle et leur popularité, pouvaient
prétendre à un grand rôle, La Fayette et Mirabeau, se jalousaient et ne s'entendaient pas. Tous
deux se servirent des mêmes moyens, flattèrent la foule, jouèrent à la fois de la Cour et des
agitateurs pour arriver au pouvoir. Par là, ils poussèrent aussi au désordre. Seulement, doué
d'esprit politique, Mirabeau vit le premier sur quelle pente l'Assemblée s'engageait. Il voulut
arrêter, retenir, endiguer la Révolution. Depuis le mois de mars 1790, il était en relation avec
le roi et la reine. Il leur prodiguait ses conseils. C'était le moment d'une accalmie, et Louis
XVI lui-même eut l'illusion que ses concessions, dont certaines avaient étonné jusqu'à ses
adversaires, ne seraient pas inutiles. La fête de la Fédération, au Champ-de-Mars, sembla
marquer un apaisement. Pour réunir les délégués des gardes nationales et les députations de
tous les départements, pour célébrer la nouvelle unité de la France, on choisit le jour
anniversaire de la prise de la Bastille, déjà passée à l'état de symbole et de légende, épurée,
dépouillée de ses souvenirs d'insurrection et d'émeute. Les gardes nationales, les fédérés,
soixante mille hommes venus de toutes les ci-devant provinces, représentaient la bourgeoisie
française. À Paris même, les électeurs, tous bourgeois et payant le cens, venaient de
maintenir Bailly et la municipalité modérée. Tout le monde, le roi en tête, prêta serment à la
Fédération devant l'« autel de la patrie ». Ce fut le triomphe des classes moyennes. Camille
Desmoulins et Marat n'en furent que plus ardents à exciter les vrais « patriotes », à dénoncer
la réaction, la « grande trahison de M. de Mirabeau », à demander des pendaisons et des
massacres. La majorité de l'Assemblée, fidèle à sa politique refusa de sévir contre les
démagogues. Le résultat fut qu'un an plus tard, sur ce même Champ-de-Mars, où il avait été
acclamé, où les Français s'étaient embrassés, La Fayette faisait tirer sur la foule...
Depuis la fête de la Fédération, depuis cette halte illusoire jusqu'en 1791, le désordre, en
effet, ne cessa de s'aggraver. Ce n'étaient plus seulement des bureaux d'octroi qui étaient mis
au pillage. Il n'y avait plus seulement la jacquerie. Les mutineries militaires apparurent. Elles
avaient déjà commencé depuis longtemps dans les ports de guerre, et notre ambassadeur à
Londres signalait qu'il était agréable à l'Angleterre que notre marine fût désorganisée par des
troubles. L'Assemblée avait fermé les yeux sur ces désordres, même sur ceux,
particulièrement graves, qui étaient survenus à Toulon. Au mois d'août 1790, il fallut
reconnaître que l'indiscipline gagnait l'armée. Trois régiments s'étant révoltés à Nancy,
l'Assemblée cette fois s'émut et chargea de la répression Bouillé qui commandait à Metz. La
répression fut sévère et, pour les journaux « patriotes », les mutins du régiment de
Châteauvieux : devinrent des martyrs. L'exemple de Nancy, l'énergie de Bouillé arrêtèrent la
décomposition de l'armée, mais l'Assemblée intimidée n'osa plus sévir. Une insurrection
générale des équipages, qui éclata bientôt à Brest, n'eut pas de sanction. En peu de temps, la
discipline fut ruinée dans les escadres et dans les arsenaux. Des attentats eurent lieu contre
les officiers eux-mêmes dont une grande partie émigra, abandonnant « des postes où il n'y
avait plus ni honneur ni sécurité ». Bientôt la Révolution sera en guerre contre l'Angleterre, et
sa marine ne pourra plus, comme le Vengeur, que se faire couler. Bouillé a du moins rendu le
service de conserver debout l'ancienne armée dont la Révolution ne devait pas tarder à avoir
besoin.
« Cent folliculaires dont la seule ressource est le désordre, une multitude d'étrangers
indépendants qui soufflent la discorde dans tous les lieux publics, une immense populace
accoutumée depuis une année à des succès et à des crimes. » C'est Mirabeau qui peignait en
ces termes l'état de Paris à la fin de l'année 1790, trois mois après la retraite définitive de
Necker, le sauveur d'autrefois parti sous les huées. Mirabeau entreprit alors de modérer la
Révolution sans rompre avec elle, en restant même affilié aux Jacobins. Il voulait utiliser le
prestige que la royauté possédait encore, préparer de prochaines élections pour obtenir une
Assemblée d'opinions moins avancées, reviser la constitution dans un sens raisonnable et qui
ne diminuât pas à l'excès le pouvoir. Mirabeau n'était pas seul à former des projets de cette
nature. Pour les exécuter, il fallait s'appuyer sur quelque chose, puisque les Jacobins
s'appuyaient sur l'émeute. Mirabeau songeait depuis longtemps à arracher le roi et
l'Assemblée à la pression de la démagogie parisienne. On n'y parviendrait qu'en protégeant
cette espèce de retraite par une force armée, mais on ne pouvait pas compter sur la garde
nationale et, d'ailleurs, La Fayette, pressenti, avait refusé. Restait l'armée régulière. Bouillé,
le chef que la répression de Nancy avait mis en évidence, proposa un plan d'après lequel
Louis XVI viendrait le rejoindre à Montmédy, après quoi il serait possible de réunir ailleurs
qu'à Paris une Assemblée nouvelle.
Personne ne peut dire ce que ce plan aurait donné si Mirabeau avait vécu. Aurait-il
obtenu de l'Assemblée l'autorisation de laisser partir le roi, sous un prétexte quelconque, pour
une place de la frontière? Aurait-il même persisté dans ses projets? Le secret n'avait pu être
gardé, et les Jacobins, mis en éveil, réclamaient déjà des mesures contre l'émigration et les
émigrés. En tout cas, Mirabeau mourut, après une brève maladie, le 2 avril 1791. Ses
relations avec la Cour étaient connues. On lui reprochait tout haut d'en avoir reçu de l'argent
pour payer ses dettes. Malgré les funérailles solennelles qui lui furent faites, son crédit
commençait à baisser sous les violentes attaques de Desmoulins et de Marat. Il est probable
qu'il aurait été bientôt réduit à se défendre : il avait prévu lui-même « l'ostracisme ». Il
disparut. Ses plans, déjà peu sûrs lorsque son influence s'exerçait, devenaient bien
aventureux. Cependant Louis XVI et Bouillé y persistèrent, virent même dans la mort de
Mirabeau une raison de plus d'échapper à la tyrannie parisienne : le 18 avril, une émeute
avait empêché le roi d'aller à Saint-Cloud, et un bataillon de la garde nationale, celui de
Danton, avait tenu en échec La Fayette accouru pour dégager les Tuileries. Le roi, malgré la
constitution, n'était plus libre. Le parti constitutionnel était impuissant à protéger sa liberté.
Cet événement acheva de déterminer Louis XVI. Il quitta les Tuileries dans la nuit du 20 juin
avec sa famille pour rejoindre Bouillé à Montmédy. Reconnu à Varennes, le roi fut arrêté et
ramené à Paris.
Cette faite avait été bien mal calculée. Bouillé était à peine sûr de ses troupes, travaillées
par les Jacobins qui le haïssaient et le soupçonnaient. Si Louis XVI avait voulu sortir de
France, émigrer comme Monsieur - le futur Louis XVIII, - qui gagna sans encombre la
Belgique, il aurait pu échapper aisément. Revenu à Paris, plus que jamais prisonnier, il lui
restait la ressource d'abdiquer, de sauver sa tête en renonçant au trône. Cette idée ne lui vint à
aucun moment ; un roi de France n'abdiquait pas. Ni Charles VII ni Henri III, dans des
circonstances peut-être pires, n'avaient abdiqué.
D'ailleurs l'épisode de Varennes avait eu pour effet de rendre Louis XVI plus précieux à
ceux qu'on appelait les Constitutionnels. Sans roi, quelque réduit qu'ils eussent rendu le rôle
de la royauté, la constitution qu'ils achevaient tombait par terre et ils tombaient avec elle. La
fuite du roi avait accru l'audace des extrémistes qui demandaient la déchéance de Louis XVI.
Si la monarchie disparaissait, ce serait le triomphe des plus violents. Les Constitutionnels,
qui croyaient toucher au port et fermer l'ère des révolutions, craignirent une anarchie sans fin.
Ils commencèrent aussi à redouter que l'extrême gauche, dont ils s'étaient jusque-là servis
comme d'une avant-garde, fût victorieuse. Ils eurent donc plus d'égards pour la royauté,
moins de complaisances pour la démagogie. Ce fut comme une halte de quelques mois, un
essai de réaction contre le désordre, sans lendemain.
Le 15 juillet, la majorité de l'Assemblée avait décidé que, le roi étant inviolable, l'affaire
de Varennes ne comportait pas de suites. Le 16, des Jacobins déposèrent au Champ-deMars,
sur l'autel de la patrie, une pétition qui réclamait la déchéance, et ils organisèrent contre
l'Assemblée une manifestation que les meneurs se chargeaient de tourner en émeute. Cette
fois, qui fut la seule, l'Assemblée tint tête. Elle proclama la loi martiale. La Fayette lui-même
ordonna de tirer sur la foule qui refusait d'obéir aux sommations. Il y eut trois ou quatre cents
morts et blessés à l'endroit même où l'on fraternisait un an plus tôt.
Ce jour-là, les meneurs tremblèrent et crurent bien la partie perdue pour eux. Encore un
peu de vigueur et les démagogues rentraient sous terre. Ils furent rassurés quand ils virent que
les Constitutionnels ne recherchaient pas les responsables, n'osaient même pas fermer le club
des Jacobins qu'ils abandonnèrent pour en ouvrir un autre, celui des Feuillants. L'énergie des
modérés s'était arrêtée après la fusillade du Champ-de-Mars et il est facile de comprendre
pourquoi les membres de la droite, les émigrés eux-mêmes, vers lesquels les Constitutionnels
se tournèrent alors, ne répondirent pas à leurs ouvertures : ces velléités de résistance ne
donnaient confiance à personne. En effet, il ne demeura que six députés aux Jacobins, mais le
club resta l'âme de la Révolution. Il fallait abattre l'extrême gauche ou en subir le joug. La
gauche constitutionnelle, une fois séparée de l'extrême gauche sans l'avoir écrasée, n'eut pas
plus de jours à vivre que sa constitution.
Il est donc inutile de s'arrêter à cette oeuvre mort-née qui fut pourtant acceptée par Louis
XVI et à laquelle il prêta serment. Ce serment, il le tint. Ceux qui avaient dans l'esprit de
conduire la Révolution jusqu'au bout, c'est-à-dire de détruire la monarchie, devront trouver
un autre prétexte pour la renverser.

 
 


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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:36 (2011)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:39 (2011)    Sujet du message: Chapitre XIV.La Révolution Répondre en citant

Barnave avait dit au mois de juillet 1791 : « Si la Révolution fait un pas de plus, elle ne
peut le faire sans danger. » Le 30 septembre, la Constituante tint sa dernière séance devant
Louis XVI à qui le président Thouret adressa cette parole mémorable, monument des
illusions humaines : « Sire, Votre Majesté a fini la Révolution. » Seul le premier acte en était
fini. La Constituante, avant de se séparer, avait pris une résolution par laquelle le drame allait
rebondir : elle avait décidé que ses membres ne seraient pas rééligibles. Étrange sacrifice,
qu'on attribue au désintéressement, à une affectation de vertu, à de la naïveté, mais dont la
raison véritable était sans doute que cette Assemblée, issue des états généraux où les trois
ordres étaient représentés, signifiait qu'ayant détruit ces ordres, elle coupait le dernier lien qui
la rattachait à l'ancien régime. Ayant fait table rase du passé, elle-même devait disparaître à
son tour. Tout cela était rationnel, comme l'était l'oeuvre entière de la Constituante. Mais les
réalités prendraient vite le dessus. C'était une chimère d'établir une constitution pour arrêter
une révolution à laquelle on donnait des aliments chaque jour. Et elle en apportait, cette
nouvelle Assemblée, dont le personnel n'avait rien de commun avec celui qui venait de se
retirer. Le vrai nom de l'Assemblée législative, c'est celui de deuxième poussée
révolutionnaire.
Les élus, tous des hommes nouveaux, la plupart très jeunes, presque tous obscurs,
sortaient d'un suffrage restreint, censitaire, de cette bourgeoisie française, nombreuse,
instruite, aisée, qui s'était encore développée depuis cent ans par la prospérité de la France, et
qui venait de voter sous le coup de l'affaire de Varennes. Parmi ces députés, peu ou pas de
nobles, pas de prêtres, sauf quelques « assermentés ». La droite, ce sont les Constitutionnels,
les « Feuillants », la gauche de la veille. Cette Assemblée est homogène. Les hommes qui la
composent sont à peu près de même origine, de même formation aussi. Ils ont en philosophie,
en politique, les idées que les écrivains du dix-huitième siècle ont répandues. Sur le monde,
sur l'Europe, ils ont des théories qui se rattachent aux systèmes, aux traditions qui avaient
déjà conduit l'opinion sous Louis XV : les frontières naturelles, la lutte contre l'Autriche,
l'alliance avec la Prusse. Enfin cette bourgeoisie, depuis 1789; avait suivi les événements.
Elle avait entendu Sieyès lui dire qu'elle n'était rien jusque-là, ce qui, en tout cas, était
exagéré, et que désormais elle serait « tout », ce qui n'avait de sens que si elle s'emparait du
pouvoir.
Pour s'emparer du pouvoir, il fallait achever la Révolution, renverser la monarchie, et la
monarchie, qui tenait encore à la France par tant de liens, ne pouvait en être arrachée que par
une grande commotion nationale : pour avoir la République, il faudrait passer par la guerre.
Mais quand la République serait faite, il faudrait encore savoir qui la dirigerait, à qui elle
appartiendrait : d'où les partis, leurs luttes acharnées. Pas plus que l'Empire allemand, selon
la formule de Bismarck, la République ne serait créée par des lois et des discours, mais par le
fer et par le feu.
Les événements de France avaient été accueillis avec flegme par les gouvernements
européens. Pour les chancelleries, les révolutions n'étaient pas chose nouvelle, et l'usage, qui
ne s'est pas perdu, était d'en souhaiter à ses ennemis. La nôtre fut considérée partout comme
une cause d'affaiblissement et l'on s'en réjouit à Londres, à Berlin, à Vienne et à Pétersbourg.
« L'Angleterre se persuade qu'elle n'a plus rien à redouter de la France », écrivait notre
ambassadeur à Londres. Elle s'en convainquit encore mieux lorsque la Constituante qui, à la
différence de la Législative, était pacifique, eut refusé de tenir les engagements du pacte de
famille envers l'Espagne, à qui les Anglais voulaient prendre, en 1790, la baie de Nootka, en
Californie. Rien ne pouvait d'ailleurs leur être plus précieux que l'émeute dans nos ports
militaires, la désorganisation de notre marine. Toutefois Pitt tenait à rester neutre pour
surveiller la Russie : Catherine calculait notre déchéance pour réaliser ses desseins, non
seulement sur la Pologne, mais sur Constantinople. La Prusse était la plus joyeuse. « C'est le
moment, écrivait Hertzberg à Frédéric-Guillaume, dès le mois de juillet 1789. Voilà une
situation dont les gouvernements doivent tirer parti. » La Prusse comptait bien être délivrée
de la surveillance que la monarchie française exerçait en Europe en vertu des traités de
Westphalie et elle jouait deux cartes : un agrandissement sur le Rhin ou le partage final de la
Pologne. Il n'est pas douteux que des agents prussiens aient pris part aux, journées
révolutionnaires. « Le roi de Prusse, à Paris, travaillait les révolutionnaires contre l'Autriche,
armait Léopold II à Vienne contre les Français. » (Émile Bourgeois.) L'empereur, frère de
Marie-Antoinette, en dépit des relations des deux cours, de la politique commune que les
Habsbourg et les Bourbons pratiquaient depuis une quarantaine d'années, n'était pas le
dernier à peser la situation : « Il ne s'agit pas de prodiguer notre or et notre sang pour la
remettre (la France) dans son ancien état de puissance. » Et ce ne fut pas le seul jour où le
frère de Marie-Antoinette dit le fond de sa pensée. Albert Sorel a traité d' « auguste
comédie » les gestes et les paroles des rois en face de la Révolution. Comédie fort sinistre,
action changeante et double : l'émigration fut un jouet entre leurs mains et ils s'en servirent
pour exciter la France révolutionnaire, préférant que ce fût d'elle que la guerre vînt. Ils ont
délibérément sacrifié la famille royale de France à leurs intérêts, comme les émigrés, ardents
à confondre la cause de la contre-révolution avec la cause de l'étranger, l'ont sacrifiée à leurs
passions. Les émigrés s'aperçurent un peu tard qu'ils avaient secondé à la fois les ennemis de
la France et la manoeuvre des Girondins.
Dans la nouvelle Assemblée, composée surtout de médiocres les hommes les plus
brillants, groupés autour de quelques députés du département de la Gironde dont le nom resta
à leur groupe, étaient républicains sans l'avouer encore. Parce qu'ils étaient éloquents, ils
avaient une haute idée de leurs talents politiques. Ils croyaient le moment venu pour leur
aristocratie bourgeoise de gouverner la France; l'obstacle, c'était la Constitution monarchique
de 1791 dans laquelle les Feuillants pensaient bien s'être installés. La Gironde était l'équipe
des remplaçants. Les Constitutionnels se figuraient qu'ayant détruit l'ancien régime avec
l'aide des Jacobins, la Révolution était fixée. Les Girondins s'imaginèrent qu'ils pourraient
recommencer à leur profit la même opération avec le même concours. Et pour abolir ce qu'il
restait de la royauté, pour en « rompre le charme séculaire », selon le mot de Jean Jaurès, ils
n'hésitèrent pas à mettre le feu à l'Europe.
Si l'on avait le choix entre les adversaires, il fallait, pour discréditer la monarchie, pour la
tuer moralement, que cet adversaire fût l'Autriche, alliée officielle du gouvernement français,
alliée de famille du roi et de la reine. On était sûr d'atteindre mortellement la royauté en
poussant à la guerre contre l'Autriche, en excitant des sentiments toujours vivaces, en
invoquant, comme sous Louis XV, les traditions de la politique nationale, les traditions de
Richelieu. « La rupture de l'alliance autrichienne, disait un Girondin, est aussi nécessaire que
la prise de la Bastille. » En effet, cette rupture portait la Révolution dans le domaine de la
politique étrangère, et, par un calcul terriblement juste, elle allait mettre la royauté en conflit
avec la nation.
Pour allumer cette guerre, les difficultés étaient toutefois nombreuses. La France n'y avait
aucun intérêt. Il fallait en trouver le prétexte. Il s'en était présenté un après la nuit du 4 août.
Des princes allemands protestaient contre la suppression des droits féodaux qu'ils possédaient
en Alsace : litige qui pouvait s'arranger sans peine par un rachat et de l'argent. Toutefois
quand on veut la guerre, on l'a. Les Girondins passèrent même sur une objection capitale. La
guerre qu'ils voulaient contre l'Autriche supposait, pour être conforme au type classique, que,
la Prusse serait notre alliée ou resterait neutre. Or, dès le mois d'août 1791, Frédéric-
Guillaume et Léopold s'étaient rapprochés. Ils étaient, d'accord pour observer les
événements de France, pour adopter à leur égard une politique d'attente, une politique
ambiguë, qui réservait toutes les éventualités et qui se traduisit par l'équivoque déclaration de
Pillnitz que les émigrés, avec une coupable imprudence, interprétèrent publiquement comme
un appui donné à leur cause, comme une menace des rois à la Révolution et comme la
condamnation du régime constitutionnel accepté par Louis XVI. Mais le vrai sens de la
déclaration de Pillnitz, c'était que, pour faire la guerre à l'Autriche, il faudrait la faire aussi à
la Prusse, donc à toute l'Allemagne, détruire la politique française d'équilibre germanique,
renoncer au traité de Westphalie. Voilà ce qui portait en Europe une véritable révolution,
beaucoup plus sérieuse que les déclarations de fraternité des peuples contre les tyrannies dont
avait déjà retenti la Constituante. C'était pour la France un saut dans l'inconnu, gros de
dangers, Il suffisait de connaître un peu l'Europe et notre histoire pour pressentir un
ébranlement du système européen constitué depuis un siècle et demi au profit de la France,
un ébranlement dont les conséquences seraient encore plus irrésistibles que celles de la
Révolution intérieure, car celle-là, un jour ou l'autre, trouverait des limites et son point d'arrêt
dans la nature même de notre pays. Tout suggérait donc à Louis XVI, averti des choses
d'Europe par son éducation, de s'opposer à cette aventure, de maintenir le contact avec
l'Autriche, de s'unir à elle pour conserver l'équilibre européen : de là l'idée, à laquelle le roi
s'attachait comme à une dernière ressource, d'un congrès où la situation générale serait
« aminée, congrès où l'Autriche égoïste espérait bien recueillir quelque profit et dont le projet
ne tarda pas à être imputé à Louis XVI comme une trahison.
Les quelques mois pendant lesquels les Girondins, par une opiniâtre volonté, firent
triompher le parti de la guerre sont décisifs dans notre histoire. Nous en supportons encore
les effets. La condition des Français en a été changée dans la mesure où l'a été le rapport des
forces européennes, où notre sécurité, acquise péniblement, a été compromise. Ce que la
Révolution avait valu aux Français, son reflux lointain le leur enlèverait par morceaux. Ses
frontières naturelles, un moment conquises, seraient reperdues. La liberté individuelle serait
réduite un jour par la servitude militaire. L'impôt, sous sa forme si longtemps odieuse, la
forme personnelle renaîtrait, ayant changé le nom de taille pour celui d'impôt sur le revenu.
Ce cercle ouvert en 1792 s'est refermé sous les yeux de la génération présente et à ses frais.
Mirabeau avait aperçu, il avait prophétisé à la Constituante que notre âge serait celui de
guerres « plus ambitieuses, plus barbares » que les autres. Il redoutait le cosmopolitisme des
hommes de la Révolution, qui tendait à désarmer la France; leur esprit de propagande qui
tendait à la lancer dans les aventures extérieures; leur ignorance de la politique internationale
qui les jetterait tête baissée dans un conflit avec toute l'Europe; leurs illusions sur les autres et
sur eux-mêrnes, car, s'imaginant partir pour une croisade, ils confondraient vite
l'affranchissement et la conquête et provoqueraient la coalition des peuples, pire que celle des
rois. Mirabeau avait vu juste. Brissot, le diplomate de la Gironde, payait l'Assemblée de
paroles. Il comptait que les nations refuseraient de Combattre la France révolutionnaire. Il
assurait que la Hongrie était prête à se soulever contre les Habsbourg, que le roi de Prusse
n'avait pas d'argent pour la guerre, que le sentiment de la nation anglaise sur la Révolution
n'était pas douteux », qu'elle « l'aimait » et que le gouvernement britannique avait « tout à
craindre, impossibilité d'acquitter sa dette, perte de ses possessions des Indes... » Moins d'un
an après la déclaration de guerre à l'Autriche, l'Angleterre entrait, dans la lutte, et cette
guerre, la grande la vraie, qui recommençait dans les conditions les plus défavorables pour
nous elle continuerait encore quand la Révolution serait déjà arrêtée.
Il régnait alors en France une extrême confusion dans les idées, les sentiments, le
vocabulaire. Les « patriotes » étaient ceux qui prêchaient la guerre aux tyrans pour l'amour de
l'humanité et qui, en même temps, provoquaient l'indiscipline et encourageaient les soldats
mutins. On proclamait à la fois le désintéressement de la France et le droit naturel de réunir à
la nation les populations affranchies. Lorsque le Comtat et Avignon, terres du Pape, s'étaient
soulevés la Constituante avait hésité à les accueillir, parce que les annexions et les conquêtes
étaient contraires à ses principes. Ces scrupules furent vaincus par des hommes de gauche qui
demandèrent si la Révolution refuserait d'achever la France et si elle serait plus timide que la
monarchie. Cette idée, la vieille idée des frontières naturelles, de l'achèvement du territoire,
continuait de travailler et d'exciter les Français. Ainsi, pour les jeter dans la guerre, bien des
portes étaient ouvertes aux ambitieux de la Gironde. Mais ce furent les Jacobins qui
passèrent : la Gironde n'eût rien fait sans leur concours et elle acheva de leur livrer la
Révolution.


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zakaria
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:40 (2011)    Sujet du message: Chapitre XIV.La Révolution Répondre en citant

En 1795, après deux campagnes heureuses en Hollande et dans les Pyrénées, la
Convention avait saisi l'occasion de conclure la paix avec la Prusse que, dans l'esprit du dixhuitième
siècle, elle s'affligeait de combattre, espérant toujours l'avoir comme alliée. Elle
avait également conclu la paix avec l'Espagne, la seule des puissances dont on pût dire qu'elle
était entrée dans la lutte pour venger Louis XVI. La Prusse avait ce qu'elle voulait en
Pologne, elle s'inquiétait des projets de l'Autriche et de la Russie en Orient. Pour reprendre sa
liberté, elle signa le traité de Bâle et se désintéressa de la rive gauche du Rhin, moyennant
compensation en Allemagne à son profit. Les Bourbons d'Espagne comprirent de leur côté
qu'ils travaillaient uniquement pour l'Angleterre et se rapprochèrent de la France républicaine
dans l'esprit de l'ancien pacte de famille. La Convention signa cette double paix en ajoutant
qu'elle était un moyen de poursuivre avec plus d'acharnement la guerre contre les autres
ennemis. Les hostilités continuèrent avec l'Angleterre et l'Autriche.
Cependant la Convention, qui avait aboli la dictature terroriste, qui avait condamné
l'absurde constitution jacobine, se voyait obligée d'échafauder un gouvernement régulier et
de recourir à des élections. Il était probable que ces élections n'étant pas jacobines, seraient
dans un sens très modéré, sinon réactionnaire, et par conséquent favorable à la paix. La
Constitution de l'an III essaya de reconstituer un pouvoir exécutif régulier en créant un
Directoire de cinq membres et un pouvoir législatif équilibré, composé de deux assemblées
ou conseils, celui des Anciens et celui des Cinq-Cents. Dans cette Constitution, la partie la
mieux calculée était celle qui prévoyait que le Corps législatif ne serait élu que par tiers.
L'ancienne Convention était donc sûre de garder quelque temps la majorité. Elle évitait les
brusques déplacements d'opinions et fut libre de poursuivre la lutte contre l'ennemi extérieur,
bien que les premières élections partielles eussent montré dans le pays un courant favorable à
la paix.
Si pitoyable qu'ait été le gouvernement du Directoire, il n'est pas juste de lui reprocher
d'avoir continué la guerre au moment où ses finances tombaient au dernier degré de la
détresse. Cette détresse même persuadait l'ennemi qu'avec un peu de patience il viendrait à
bout des Français. Il avait été fabriqué pour 45 milliards d'assignats tombés à rien. Le
Directoire se décida à brûler solennellement la planche qui servait à les imprimer, mais, se
trouvant sans ressources, remplaça ce papier-monnaie par un autre, les mandats territoriaux,
qui eurent aussitôt le môme sort. Si, quelques spéculateurs s'enrichissaient, les rentiers, les
fonctionnaires mouraient de faim. Nos soldats, dont le nombre croissait par la conscription,
n'avaient pas de souliers. Bientôt la misère allait favoriser la propagande socialiste et la
conspiration de Babeuf. Il est donc naturel que le Directoire ait continué de concevoir la
guerre comme un moyen de lever des contributions sur l'étranger et de trouver des
ressources, et aussi qu'il ait appréhendé le retour, après une paix blanche, de troupes affamées
et déguenillées, qu'il ait enfin approuvé le plan audacieux de Bonaparte, la conquête et le
pillage de l'Italie. La destruction de la planche aux assignats, symbole de la banqueroute que
la. Révolution s'était flattée d'éviter, est du 19 février 1796. Le 22, Bonaparte recevait le
commandement de l'armée des Alpes qu'il entraînait vers « ces riches provinces » où elle
trouverait « honneur, gloire et richesse ». Bonaparte tint parole. Une campagne marquée par
une série de victoires, Castiglione, Arcole, Rivoli, lui permit d'accomplir son programme.
Désormais, il n'en changera plus. Il fera de ses batailles une source de profits. Pendant quinze
ans, il conduira la guerre, non seulement sans qu'elle coûte rien à la France, mais en
travaillant par elle à la restauration financière, jusqu'au jour où les peuples d'Europe,
rançonnes, se soulèveront.
Un général victorieux et qui apportait de l'argent se rendait indispensable. Et la popularité
de Bonaparte grandissait. Il n'en est pas moins vrai que bien des Français se demandaient si
l'on allait se battre toujours, enrôler toujours, conquérir toujours. On savait aussi que les
partisans les plus passionnés de la guerre étaient les Jacobins. On craignait que la situation
qui avait mené à la Terreur n'y reconduisit. En 1797, au moment où l'Autriche, chassée de
l'Italie, menacée jusque chez elle, signait les préliminaires de Leoben, les élections avaient
envoyé aux Conseils une nouvelle fournée de modérés, opposés à la politique belliqueuse.
Dans l'état de misère et d'anarchie où était la France, avec un gouvernement faible, divisé et
méprisé comme le Directoire, la continuation de la guerre, aux yeux des hommes
raisonnables, était une absurdité et devait produire une catastrophe. Il fallait, disaient-ils,
profiter de la défaite de l'Autriche, de l'abattement de Pitt qui entaînait des pourparlers à Lille
et se montrait disposé à reconnaître les conquêtes de la Révolution, celle de la Belgique et de
la rive gauche du Rhin, la République batave de Hollande et la République cisalpine d'Italie,
annexes de la République française. Un des directeurs était d'avis que cette occasion ne
devait pas être perdue : c'était Barthélemy, le négociateur du traité de Bâle, diplomate
d'ancien régime, élève de Vergennes. Carnot hésitait, redoutant un retour des Bourbons
autant que la dictature militaire. Les trois autres, Rewbell, Larevellière et Barras (quoique ce
dernier, vénal et corrompu, fût flottant), pensaient que la paix offrirait plus de difficultés que
la guerre, que le gouvernement aurait à résoudre des problèmes insolubles ou qu'il serait
renversé par la réaction dont la paix serait le triomphe. Ils pensaient aussi que les auteurs et
les bénéficiaires de la Révolution auraient des comptes à rendre, particulièrement les
régicides, et ils se disaient - en quoi ils n'avaient sans doute pas tort - que les dispositions de
Pitt ne dureraient pas, qu'une Angleterre nous laissant nos conquêtes du Rhin à l'Adige,
c'était trop beau, que la guerre reprendrait sans retard et dans des conditions moins bonnes
pour nous, le ressort s'étant une fois détendu.
Les partisans de la paix avaient la majorité dans les conseils, mais aucune force organisée
avec eux. Les partisans de la guerre pouvaient compter sur les Jacobins, les « patriotes » et
les soldats. Ils attaquèrent violemment les royalistes, les modérés, confondus sous le nom de
« faction des anciennes limites », et provoquèrent aux armées, avec la connivence des jeunes
généraux, des adresses contre les ennemis de la République. On avait besoin, pour
l'opération, d'un homme à poigne : Bonaparte envoya à Paris Augereau qui envahit la salle
des conseils, accompagné de Rossignol et de Santerre, revenants du jacobinisme, arrêta les
députés qui protestaient et se vanta le lendemain du 18 fructidor que son expédition eût réussi
« comme un ballet d'opéra » (4 septembre 1797).
Les modérés avaient été « fructidorisés ». Ce fut une Terreur sèche, à peine moins cruelle
que l'autre, l'échafaud étant remplacé par la déportation. Des députés, le directeur Barthélemy
lui-même, furent envoyés à la Guyane avec de nombreux prêtres, dont beaucoup périrent. Les
arrestations, les proscriptions, les persécutions reeommencèrent sous l'influence des Jacobins
auxquels la haute main avait été rendue par ce coup d'État.
De son « proconsulat d'Italie », le général Bonaparte, grand favori du Directoire,
observait les événements. Il avait approuvé, aidé le 18 fructidor. Il en profita. Il vit que
désormais le soldat était le maître, que le Directoire allait se rendre impopulaire par son
retour violent vers la gauche, que le besoin d'un gouvernement stable, rassurant pour les
personnes et pour les biens, serait bientôt senti. Ce gouvernement, restaurateur de l'ordre et
de l'autorité, appuyé sur des hommes qui n'avaient plus d'autres moyens d'existence que le
métier militaire, devrait aussi conserver les résultats de la révolution, dont Bonaparte luimême
n'était que le plus grand des parvenus. Celui-ci spécula sur les deux tendances entre
lesquelles les Français étaient partagés. Avant fructidor, le général Bonaparte, qui fait déjà de
la politique, est le plus ardent à reprocher au parti de la paix de compromettre le fruit de ses
victoires d'Italie. Après fructidor, il change d'attitude, il signe avec l'Autriche la paix de
Campo-Formio, une paix de transaction qui renvoie les affaires les plus difficiles, celles
d'Allemagne, à un futur Congrès, celui de Rastadt.
Si Bonaparte, dès 1797, a entrevu la conduite à tenir pour le cas où les circonstances lui
offriraient un rôle politique en France, il avait des visées plus immédiates. Ces temps étaient
durs. Il fallait vivre. Les généraux, comme les autres, cherchaient, plus ou moins
adroitement, à s'assurer du lendemain : Dumouriez s'était déjà trompé, Pichegru, empêtré
dans ses intrigues, allait finir par le suicide. Bonaparte vit grand et vit juste. Son proconsulat
d'Italie ne devait pas être éternel. Il inventa autre chose, une expédition d'Égypte, une
entreprise d'Orient, glorieuse et fructueuse, moyen auquel des Français avaient pensé pendant
tout le dix-huitième siècle, de frapper l'Empire anglais des Indes. Hoche s'était acharné à des
projets de débarquement, toujours infructueux, dans le Pays de Galles et en Irlande. On n'y
renonçait pas, mais, pour venir à bout des Anglais, il fallait tenter autre chose. Quelque
aventureuse qu'elle fût, la proposition de Bonaparte fut acceptée par le Directoire.
L'expédition d'Égypte fut entreprise avec une marine mal reconstituée, tandis que la flotte
anglaise était devenue plus redoutable. Si Bonaparte eut le bonheur de débarquer son corps
expéditionnaire sain et sauf, Nelson, peu de temps après, détruisait la flotte française à
Aboukir (août 1798). Les escadres de l'Espagne et de la Hollande, nos alliées, étaient battues.
Bonaparte avait conquis l'Égypte, mais s'y trouvait bloqué. La Russie et la Turquie
déclaraient la guerre à la République. L'Autriche, à son tour, rompait les négociations de
Rastadt, faisait même assassiner nos plénipotentiaires et rentrait dans une coalition plus forte
que la précédente par le concours des Russes. Alors les choses commencèrent à mal tourner
pour le Directoire. Aux observateurs attentifs, il pouvait apparaître déjà que les conquêtes de la Révolution étaient attachées avec des épingles, que les combinaisons de Républiques
vassales étaient un château de cartes, que cette guerre avec une Europe dirigée par
l'Angleterre devait finir mal pour la France. Championnet allait jusqu'à Naples comme au
temps de Charles VIII. Le Pape était enlevé et transporté à Valence. Mais des insurrections
éclataient en Italie. Souvarof, uni aux Autrichiens, entrait à Milan. En France, ces revers
accroissaient l'impopularité du Directoire, gouvernement incapable, livré aux Jacobins. En
juin 1799, une révolte des Conseils défit ce que le coup d'État de fructidor avait fait, remania
le Directoire sans que le Directoire nouveau fût meilleur que l'ancien. Cependant, au-dehors,
les revers se succédaient. Après la défaite de Novi, l'Italie fut perdue. Sans une victoire de
Masséna à Zurich et un succès de Brune en Hollande, qui arrêtèrent l'ennemi, une débâcle
était menaçante. La confusion régnait dans les assemblées politiques, et le Directoire, à
droite, ne savait plus où aller. Bonaparte, de son côté, venait d'échouer en Syrie où il avait
essayé de s'ouvrir un chemin. L'expédition d'Égypte était sans issue. Informé des événements
de France, il résolut de rentrer, échappa aux navires anglais par une fortune extraordinaire, et,
le 9 octobre 1799, il débarquait à Fréjus.
Un mois plus tard, le 9 novembre, 18 brumaire, le Directoire était renversé par un de ces
coups d'État dont il avait donné le modèle et qui finissaient par sembler ordinaire à tout le
monde. La Révolution - ou plutôt la période révolutionnaire proprement dite - se terminait
par l'aveu d'une cruelle impuissance à fonder un gouvernement.


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