newwworld Index du Forum
newwworld Index du ForumFAQRechercherS’enregistrerConnexion

Chapitre XIII. Louis XVI et la naissance de la Révolution

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    newwworld Index du Forum -> Français à l'université -> Histoire de la France
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
zakaria
Administrateur
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 14 Mai 2011
Messages: 411
Localisation: Béni Mellal
Masculin Gémeaux (21mai-20juin) 龍 Dragon
Point(s): 414
Moyenne de points: 1,01

MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:27 (2011)    Sujet du message: Chapitre XIII. Louis XVI et la naissance de la Révolution Répondre en citant

Chapitre XIII. Louis XVI et la naissance de la Révolution

AU moment où Louis XVI, à vingt ans, devient roi, il ne faut pas seulement regarder
l'état de la France. Il faut regarder 1'état de l'Europe. Cette Europe est sinistre. C'est un âge de
grands carnassiers. Frédéric de Prusse et Catherine de Russie, une Allemande, ont commencé
le partage de la Pologne auquel ils ont associé l'Autriche. L'Angleterre, digérant ses
conquêtes ne pense qu'aux intérêts de son commerce et à garantir contre les concurrences sa
suprématie maritime. Tel était le monde lorsque la plus grande partie des Français rêvait
d'une rénovation de l'humanité et d'un âge d'or.
Les différences des doctrines et des écoles n'empêchaient pas qu'il y eût en France un
fonds commun d'aspirations et d'illusions. Il en est ainsi à toutes les époques, et le jeune roi
n'eût pas été de la sienne s'il n'en avait, dans une certaine mesure, partagé les idées. On s'est
souvent demandé ce qui serait arrivé si le duc de Bourgogne, l'élève de Fénelon, avait
succédé à Louis XIV. Peut-être l'a-t-on vu sous Louis XVI. Les conceptions, d'ailleurs
vagues, exprimées par le douceâtre Télémaque, qui étaient apparues aux dernières années du
dix-septième siècle, mélange d'esprit traditionnel et d'esprit réformateur, celles que la
Régence avait appliquées un moment avec ses conseils aristocratiques, ces conceptions
s'étaient conservées dans la famille royale. Le vertueux dauphin, fils de Louis XV, y était
attaché et Louis XVI avait été élevé dans ce souvenir. « Qu'ont donc fait les grands, les états
de province, les Parlements, pour mériter leur déchéance? » écrivait-il de sa main peu après
son avènement, condamnant ainsi l'évolution poursuivie depuis 1660. Les mesures les moins
intelligibles, à première vue, de son règne, ainsi quand le ministre de la guerre Ségur voudra
que les officiers soient nobles, partent de là. Le bien public, par le moyen de la monarchie
agissant comme une autorité paternelle et respectant les vieux droits, les libertés, franchises
et garanties, les trois ordres et les grands corps, le retour à l'ancienne constitution de la
monarchie, telle qu'on l'imaginait : c'était moins des principes qu'une tendance qui paraissait
se confondre sur certains points - sauf la question religieuse - avec celle des philosophes,
mais qui en était l'opposé. Car, pour les philosophes, le progrès devait se réaliser par
l'abolition du passé, par une législation uniforme, en un mot par le « despotisme éclairé »,
celui de Frédéric, de Catherine, de Joseph II, celui que concevaient un Choiseul et un
Maupeou, les hommes les plus étrangers du monde à la tradition.
Sous Louis XV, la grande affaire avait été celle des Parlements. Choiseul avait gouverné
avec eux, Maupeou sans eux. Le coup d'État de Maupeou - on disait même sa révolution -
était encore tout frais en 1774 et les avis restaient partagés. Mais la suppression des
Parlements avait été un acte autoritaire et Louis XVI, comme le montre toute la suite de son
règne, n'avait ni le sens ni le goût de l'autorité. Le nouveau roi donna tort à son grand-père.
« Il trouva, dit Michelet, que le Parlement avait des titres, après tout, aussi bien que la
royauté; que Louis XV, en y touchant, avait fait une chose dangereuse, révolutionnaire. Le
rétablir, c'était réparer une brèche que le roi même avait faite dans l'édifice monarchique.
Turgot, en vain, lutta et réclama... Le Parlement rentra (novembre 1774) hautain, tel qu'il
était parti, hargneux, et résistant aux réformes les plus utiles. »
Ainsi, pour l'école de la tradition, la suppression des Parlements avait été une altération
de la monarchie, l'indépendance de la magistrature étant une des lois fondamentales du
royaume. Mais le recours aux états généraux en était une aussi. Il y avait plus d'un siècle et
demi que la monarchie avait cessé de convoquer les états généraux, parce qu'ils avaient
presque toujours été une occasion de désordre. L'indépendance des Parlements avait été
supprimée à son tour, parce que l'opposition des parlementaires redevenait aussi dangereuse
qu'au temps de la Fronde et paralysait le gouvernement. Le conflit, qui n'allait pas tarder à
renaître entre la couronne et le Parlement, rendrait inévitable le recours aux états généraux.
Bien qu'on ne l'ait pas vu sur le moment, il est donc clair que le retour à la tradition, qui était
au fond de la pensée de Louis XVI et qui s'unissait dans son esprit à un programme de
réformes, sans moyen de les réaliser, ramenait la monarchie aux difficultés dont elle avait
voulu sortir sous Louis XIV et sous Louis XV.
Ces difficultés politiques décupleraient les difficultés financières nées des deux guerres
de Sept Ans, qui ne pouvaient être résolues que si la méthode de Maupeou était continuée et
qui seraient accrues par les tâches que la France allait rencontrer à l'extérieur où grandissaient
des forces hostiles. Qu'on y joigne l'état de l'esprit public, nourri d'utopies par la littérature, et
d'une société qui, du haut jusqu'en bas, désirait changer les choses ou aspirait vaguement à
changer quelque chose; qu'on y joigne encore, jusque sur le trône, l'affaiblissement de l'idée
d'autorité, et l'on aura les éléments de la Révolution qui approchait. Force est à l'histoire de
noter qu'elle est venue quinze ans après le rappel des Parlements et dès le jour où furent
réunis les états généraux.
« Louis XVI, dit admirablement Sainte-Beuve, n'était qu'un homme de bien exposé sur un
trône et s'y sentant mal à l'aise. Par une succession d'essais incomplets, non suivis, toujours
interrompus, il irrita la fièvre publique et ne fit que la redoubler. » Car, ajoutait Sainte-
Beuve, « le bien, pour être autre chose qu'un rêve, a besoin d'être organisé, et cette
organisation a besoin d'une tête, ministre ou souverain... Cela manqua entièrement durant les
quinze années d'essai et de tâtonnements accordées à Louis XVI. Les personnages, même les
meilleurs, qu'il voulut se donner d'abord pour auxiliaires et collaborateurs dans son sincère
amour du peuple étaient imbus des principes, des lumières sans doute, mais aussi, à un haut
degré, des préjugés du siècle, dont le fond était une excessive confiance dans la nature
humaine. »
Il eût fallu Un roi « pratique et prudent » et Louis XVI n'avait que de bonnes intentions,
avec des idées confuses. Son premier ministère fut ce que nous nommerions un « grand
ministère ». Il était composé de « compétences », d'hommes travailleurs, intègres, populaires
pour la plupart. Le jeune roi n'avait écouté ni ses sentiments ni ses préférences, puisqu'il avait
même appelé Malesherbes, célèbre pour la protection qu'il avait accordée aux philosophes
lorsqu'il avait été directeur de la librairie, c'est-à-dire de la presse. Maurepas, homme d'État
d'une vieille expérience, Miromesnil, garde des sceaux, Vergennes, notre meilleur diplomate,
plus tard, Saint Germain à la guerre, enfin et surtout Turgot, l'illustre Turgot, dont Voltaire
baisait les mains en pleurant : il y avait dans ce personnel ce qui donnait le plus d'espoir.
Cependant ce ministère ne réussit pas. Il est impossible de dire si les réformes de Turgot
auraient préservé la France une révolution. Ses plans avaient une part de réalisme et une part
de chimère. Ils s'inspiraient d'ailleurs des idées qui avaient cours, ses successeurs les ont
suivis, et les assemblées révolutionnaires les reprendront. Mais, par ce choix même,
l'inconséquence de Louis XVI éclatait. Turgot s'était fait connaître comme intendant et les
intendants représentaient le « progrès par en haut » dans les pays qui relevaient directement
de la couronne. Leur esprit était à l'opposé de l'esprit des Parlements que le roi restaurait. Il y
avait là, dans le nouveau règne, une première contradiction. De toute façon, le temps a
manqué à Turgot pour exécuter son programme et, s'il avait obtenu, dans l'intendance du
Limousin, des résultats qui l'avaient rendu célèbre, c'est parce qu'il était resté treize ans à son
poste. Il ne resta que deux ans ministre. Ce ne fut pas seulement à cause de l'opposition qu'il
rencontra et à laquelle on devait s'attendre. Turgot ne pouvait combattre les abus sans blesser
des intérêts et rencontrer des résistances, celle du Parlement en premier lieu, qui, à peine
réintégré avec promesse de ne pas retomber dans son ancienne opposition, manifestait de
nouveau son bizarre esprit, à la fois réactionnaire et frondeur. Le plan de Turgot pour assainir
les finances n'était pas nouveau et l'on a rendu justice aux contrôleurs généraux qui l'ont
précédé. Il s'agissait toujours de faire des économies, de mieux répartir l'impôt entre les
contribuables, de supprimer les exemptions et les privilèges, et ces projets soulevaient
toujours les mêmes tempêtes. D'autre part, Turgot, convaincu comme l'avait été Sully, que
l'agriculture était la base de la richesse nationale, cherchait à la favoriser de diverses
manières et en même temps à remédier au fléau des disettes par la liberté du commerce des
blés. Là, il ne se heurta pas seulement aux intérêts, mais aux préjugés. Il fut accusé, lui,
l'honnête homme, de faire sortir le grain du royaume comme Louis XV l'avait été du « pacte
de famine ». Dans son programme de liberté, Turgot louchait d'ailleurs à d'autres privilèges,
ceux des corporations de métiers, ce qui provoquait les colères du petit commerce. Ses
préférences pour l'agriculture lui valaient aussi le ressentiment de l'industrie et de la finance.
« Turgot, dit Michelet, eut contre lui les soigneurs et les épiciers. » Il faut ajouter les
banquiers dont le porte-parole était Necker, un Genevois, un étranger comme Law, et qui
avait comme lui une recette merveilleuse et funeste : l'emprunt, l'appel illimité au crédit.
Les inimitiés que Turgot s'était acquises, à la Cour et dans le pays, étaient celles que
devait rencontrer tout ministre des Finances réformateur. Elles contribuèrent sans doute à le
renverser. La vraie cause de sa chute fut d'une autre nature. Pour remplir son programme,
Turgot avait besoin de la paix. Il disait que le premier coup de canon serait le signal de la
banqueroute. Mais que répondait le ministre des Affaires étrangères? En 1776, un événement
considérable venait de se produire : les colonies anglaises de l'Amérique du Nord s'étaient
insurgées. C'était pour la France l'occasion d'effacer les conséquences du traité de Paris, de
s'affranchir et d'affranchir l'Europe des « tyrans de la mer ». Cette occasion pouvait-elle être
perdue? À cet égard, les pensées qui divisaient le gouvernement français divisent encore les
historiens selon le point de vue auquel ils se placent. L'historien des finances juge que cette
guerre a été funeste, parce qu'elle a en effet coûté un milliard cinq cents millions ou deux
milliards et, comme Turgot l'avait annoncé, précipité la banqueroute. L'historien politique
estime que le résultat à atteindre valait plus que ce risque. Ce fut l'avis de Vergennes et c'est
parce qu'il l'emporta que Turgot préféra se retirer.
Nous sommes ici à la jointure des difficultés extérieures et des difficultés politiques et
financières auxquelles la monarchie devait bientôt succomber. Nous avons vu se développer
un état de l'esprit public qui avait quelque chose de morbide : Michelet n'a pas tort de
souligner l'importance du magnétisme de Mesmer et de l'invention des ballons qui fortifièrent
la foi dans les miracles humains, les miracles du progrès. Nous avons vu d'autre part que le
pouvoir avait perdu de son énergie et qu'il s'était mis lui-même sur la voie qui devait le
conduire à convoquer les états généraux, c'est-à-dire à déterminer l'explosion. La guerre
d'Amérique, dont il n'aurait pu se dispenser sans compromettre les intérêts de la France et se
résigner pour elle à un effacement irréparable (qu'on pense à ce que serait aujourd'hui
l'empire britannique s'il comprenait en outre les États-Unis), la guerre d'Amérique donna le
choc par lequel la révolution fut lancée.
Disons tout de suite que Necker, appelé aux finances sous le couvert d'un homme de
paille, parce qu'il était étranger, trouva les moyens de financer la guerre contre les Anglais.
Mais à quel prix! Par ses combinaisons d'emprunt, terriblement onéreuses pour le Trésor, il
légua à ses successeurs un fardeau écrasant dont ils ont porté l'impopularité. Ici encore,
quelle peine on a à choisir : s'il n'est pas juste d'accuser Calonne et Brienne des fautes de
Necker, l'est-il de reprocher à Necker, chargé de trouver de l'argent pour la guerre, de s'en
être procuré par des moyens faciles, qui avaient l'avantage de ne soulever l'opposition de
personne, mais par lesquels, bientôt, nos finances devaient culbuter?
L'engouement du public pour la cause de l'indépendance américaine aida Necker à placer
ses emprunts et Vergennes à réaliser ses projets. L'Amérique, en se soulevant contre
l'Angleterre, faisait écho à l'idée de liberté que le dix-huitième siècle avait répandue. Le
« bonhomme Franklin », au fond un assez faux bonhomme, qui vint à Paris plaider pour son
pays, sut flatter la sensibilité à la mode et fut reçu comme un personnage de Jean-Jacques
Rousseau. Cet enthousiasme se traduisait par le départ, sur lequel le gouvernement ferma les
yeux, de La Fayette et de ses volontaires. Un peu plus tard, la France envoya, en Amérique,
avec de nombreux subsides, des troupes régulières sous Rochambeau. Il n'est pas douteux
que, sans notre concours militaire et pécuniaire, les insurgés américains eussent été écrasés.
Cependant l'expérience de la guerre de Sept Ans n'avait pas été perdue. Vergennes savait
que pour lutter avec avantage contre l'Angleterre, la France devait avoir les mains libres sur
le continent. Partisan de l'alliance autrichienne, il refusait d'en être l'instrument et de la
détourner de son objet véritable qui était de maintenir en Allemagne, contre la Prusse,
l'équilibre créé par le traité de Westphalie. L'empereur Joseph II, esprit brillant et inquiet, que
les lauriers de Frédéric empêchaient de dormir, crut que les hostilités entre la France et
l'Angleterre s'accompagneraient d'une nouvelle guerre continentale favorable à ses ambitions.
Vergennes se hâta de le détromper : l'Autriche ne devait pas devenir, à nos frais, comme la
Prusse, une cause de désordres en Allemagne. Joseph II, à la mort de l'électeur de Bavière,
ayant voulu s'emparer de ses États, la France intervint au nom de son droit de garantie sur
l'Empire germanique et, par la convention de Teschen (1779), imposa sa médiation à
l'Autriche et à la Prusse, prêtes à en venir aux mains. Sans rompre l'alliance autrichienne,
sans se rejeter du côté de la Prusse, dans le véritable esprit de notre politique d'Allemagne,
fondée sur la tradition bien comprise de Richelieu, Louis XVI et Vergennes ne s'étaient pas
laissé détourner de la guerre maritime par une guerre terrestre, la preuve était faite que
l'Angleterre ne pouvait être atteinte que sur les mers. La paix conservée en Europe eut un
autre avantage : non seulement l'Angleterre n'eut pas d'alliés, mais les peuples, menacés par
son avidité et las de sa tyrannie navale, se rangèrent de notre côté, comme l'Espagne et la
Hollande, tandis que les autres, sur l'initiative de la Russie, formaient une ligue des neutres,
ligue armée, décidée à imposer aux Anglais la liberté de leur navigation.
Ces circonstances, dues à une sage politique, ont permis à la monarchie expirante de
prendre sa revanche du traité de Paris. La guerre de l'Indépendance américaine n'a été par le
fait qu'un épisode de la rivalité anglo-française. L'Angleterre renonça à vaincre les insurgés
(qui traitèrent d'ailleurs sans nous attendre) le jour où elle eut renoncé à nous vaincre sur mer.
Notre flotte n'avait pas été reconstruite et fortifiée en vain. L'argent qu'elle avait coûté n'avait
pas été inutile. Si un projet de débarquement en Angleterre avorta, comme avortera celui de
Napoléon, partout, de l'Océan Atlantique à l'Océan Indien, nos escadres avaient tenu les
Anglais en échec, et le bailli de Suffren s'illustra comme un de nos plus grands marins.
L'Angleterre n'était plus la maîtresse incontestée des mers. Elle avait convoité les colonies
espagnoles et hollandaises pour compenser la perte de l'Amérique : elle dut s'en passer, et, si
elle garda Gibraltar, rendit Minorque à l'Espagne. Nous-mêmes, par le traité de Versailles
(1783), nous affranchissions Dunkerque des servitudes laissées par le traité d'Utrecht, nous
retrouvions le Sénégal, sans lequel notre empire africain d'aujourd'hui n'existerait pas. Notre prestige restauré en Extrême-Orient nous permettait de pénétrer en Annam et d'amorcer notre établissement dans l'Indochine par laquelle, un jour, nous remplacerions l'Inde. Grand
enseignement qui ne doit pas être négligé : nous avions perdu nos colonies sur la mer; c'était
aussi sur la mer que nous commencions à réparer cette perte.
Le défaut du traité de Versailles, c'était d'être une sorte de paix sans vainqueurs ni
vaincus. Elle prouvait que nous étions capables de tenir tête à l'Angleterre. Elle ne résolvait
rien. Le compromis de 1783 était un résultat, mais fragile. L'équilibre pouvait toujours être
rompu par l'effort maritime de l'un ou de l'autre pays et c'est ce que l'Angleterre craignait de
notre part et préparait de son côté. Vergennes, prudent et modéré, voulut consolider la
situation acquise. La rivalité de la France et de l'Angleterre lui apparaissait comme un
malheur et il disait que les incompatibilités entre les nations n'étaient qu'un préjugé. En 1786,
par un traité de commerce qui sera un des griefs des états généraux contre la monarchie (on
lui reprochait d'avoir inondé la France de marchandises anglaises), le gouvernement de Louis
XVI voulut réconcilier les deux pays, les unir, les associer par les échanges, par leur
participation à une prospérité, qui, des deux côtés de la Manche, grandissait tous les jours.
Dans toutes les affaires qui se présentèrent jusqu'à la Révolution (en Hollande, par exemple,
où nos amis les républicains furent renversés par les orangistes, à l'instigation de la Prusse et
de l'Angleterre), la France évita ce qui pouvait conduire à un conflit. Elle laissa faire. Elle fut
volontairement « conciliante et pacifique ». Pourtant l'Angleterre observait nos progrès avec
jalousie. Elle ne consentait pas à partager la mer avec nous, et plus son industrie et sa
population se développaient, plus elle dépendait de son commerce, plus elle redoutait notre
concurrence. Au fond du peuple anglais l'idée montait que la paix blanche de 1783 avait
démontré la nécessité d'arrêter la renaissance maritime de la France. La rivalité, longue déjà
de près d'un siècle, à laquelle Vergennes avait espéré mettre un terme, devait éclater bientôt
avec une nouvelle violence, et les Anglais, cette fois, seraient résolus à mener la lutte
jusqu'au bout. On comprend ainsi que la Révolution française ait été pour l'Angleterre ce que
la révolution d'Amérique avait été pour la France : un élément de leur politique, une occasion
et un moyen.
Le gouvernement de Louis XVI avait de nombreuses raisons de tenir à la paix. D'abord,
trop heureux d'avoir effacé les suites funestes de la guerre de Sept Ans, il voulait s'en tenir là,
ne pas compromettre les résultats acquis et il avait l'illusion que la France lui en saurait gré.
En outre, l'état de l'Europe n'était pas bon. La question d'Orient, apparue avec les progrès de
la Russie, mettait en danger deux clients de la France, l'État polonais, notre allié politique, et
l'Empire ottoman où nos intérêts matériels et moraux accumulés depuis deux cent cinquante
ans étaient considérables. Protéger à la fois l'intégrité de la Turquie et l'indépendance de la
Pologne, déjà atteinte par un premier partage; se servir de l'alliance autrichienne pour
empêcher l'empereur de succomber aux tentations de Catherine de Russie qui offrait à
Vienne et à Berlin leur part des dépouilles turques et polonaises; mettre en somme, l'Europe à
l'abri d'un bouleversement dont l'effet eût été - et devait être - de faire tomber la France du
rang qu'elle occupait, de la situation éminente et sûre qu'elle avait acquise sous Richelieu et
Louis XIV : tels furent les derniers soucis de la monarchie française. On conçoit le
soulagement avec lequel les autres monarchies en apprirent la chute, puisqu'elle était le
gendarme qui maintenait l'ordre en Europe et empêchait les grandes déprédations.
Une autre raison vouait le gouvernement à la prudence la question d'argent,
considérablement aggravée par les frais de la guerre d'Amérique et qui devenait une des
grandes préoccupations du public autant qu'elle était celle du pouvoir. L'ensemble et
l'enchaînement de tous ces faits rendent compte de la manière dont s'est produite la
Révolution.
Par les exemples que nous avons sous les yeux et par l'expérience de la guerre et des
années qui l'ont suivie, où mille choses du passé ont été revécues, nous comprenons
aujourd'hui qu'une mauvaise situation financière puisse accompagner la prospérité
économique. Tous les témoignages sont d'accord : la prospérité était grande sous le règne de
Louis XVI. Jamais le commerce n'avait été plus florissant, la bourgeoisie plus riche. Il y avait
beaucoup d'argent dans le pays. Tout considérable qu'il était, le déficit pouvait être comblé
avec un meilleur rendement des impôts. Malheureusement, les ministres réformateurs se
heurtaient aux vieilles résistances, qui n'étaient pas seulement celles des privilégiés, mais
celles de tous les contribuables dont le protecteur attitré était le Parlement. La prodigieuse
popularité de Necker tint à ce qu'il eut recours non à l'impôt, mais à l'emprunt. Habile à dorer
la pilule, à présenter le budget, comme dans son fameux Compte rendu, sous le jour le plus
favorable, mais aussi le plus faux, il n'eut pas de peine, en fardant la vérité, à attirer des
capitaux considérables. De là deux conséquences : les porteurs de rente devinrent
extrêmement nombreux et une banqueroute frapperait et mécontenterait désormais un très
grand nombre de personnes; d'autre part, Necker, ayant donné l'illusion qu'on pouvait se
passer d'impôts nouveaux, eut la faveur de tous les contribuables, notamment du clergé, à la
bourse duquel on avait coutume de s'adresser en cas de besoin, mais il rendit par là les
Français de toutes les catégories encore plus rebelles à la taxation.
Necker était tombé en 1781, deux ans avant la fin de la guerre, sur une question de
politique intérieure. Emprunter ne suffisait pas. Il fallait trouver des ressources par une
réforme financière. Aucune n'était possible si les Parlements s'y opposaient. C'est pourquoi
Necker avait entrepris de créer dans toutes les provinces, quels qu'en fussent le régime et les
droits, des assemblées provinciales à qui seraient en partie transférés les pouvoirs des
Parlements et des intendants. Dès qu'on sut que Necker voulait « attacher les Parlements aux
fonctions honorables et tranquilles de la magistrature et soustraire à leurs regards les grands
objets de l'administration », il eut les parlementaires contre lui. En somme, Necker en
revenait par un détour à Maupeou. Quelque répugnance qu'eût Louis XVI à se séparer de
Necker après s'être séparé de Turgot, il n'eut pas de peine à écouter Maurepas, qui lui montra
le danger de ce nouveau conflit, sans compter l'inconséquence qu'il y aurait eu à humilier ou
à briser de nouveau les Parlements après les avoir restaurés.
Il était bien difficile de sortir de ces difficultés et de ces contradictions, et Louis XVI
commençait à être prisonnier de ses principes et à tourner dans un cercle vicieux. Cependant,
sous ses artifices, Necker avait caché d'énormes trous. Son successeur, Joly de Fleury, révéla
la vérité : c'est à lui qu'on imputa le déficit. Il tomba à son tour avec le conseil des finances
qu'il avait institué pour rétablir l'ordre dans les comptes. Après lui, le roi crut qu'un
administrateur de carrière, un honnête homme remplirait la tâche : Lefèvre d'Ormesson prit
des mesures nettes et franches qui n'eurent d'autre effet que de porter un coup au crédit et de
causer une panique. Deux ministres avaient été usés en deux ans. Un homme habile se
présenta : c'était Calonne.
Il est resté célèbre parce qu'on l'a regardé comme le fossoyeur de l'ancien régime. À son
nom est resté attaché le mot célèbre de Beaumarchais, dont le Figaro faisait fureur . « Il
fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint. » De nos jours, on a presque réhabilité
Calonne. En tout cas, on a compris ses intentions. C'était un homme adroit, séduisant, qui
comptait sur les ressources de son esprit pour dénouer les situations les plus difficiles.
Devant le vide du Trésor, il affecta un optimisme qu'il n'avait pas. Connaissant la nature
humaine, il pensa que, pour ne pas se heurter aux mêmes oppositions que ses prédécesseurs,
il fallait avoir 1'économie aimable « et non hargneuse : des générosités bien placées,
agréables à des personnes influentes, supprimeraient les criailleries et permettraient de
sérieuses réformes. En même temps, au prix de quelques millions, il donnerait l'impression
de la richesse, il restaurerait le crédit, un délai serait obtenu et les ressources de la France
étaient assez grandes pour que l'État fût hors d'embarras au bout de quelques années. Voilà le
secret de ce qu'on a appelé les prodigalités de Calonne : elles partaient d'une méthode assez
voisine de celle de Necker. Il est établi d'ailleurs que la grande « mangerie » de la cour a été
exagérée, parce qu'elle était visible, mais que, tout compte fait, les « profusions » de
Calonne, les dépenses qu'il permit à la reine et aux frères du roi n'excèdent pas ce que Turgot
lui-même avait consenti. « Ç'est dépasser toutes les bornes, écrit le plus récent et le plus
impartial scrutateur de notre histoire financière, que de voir dans ses complaisances pour les
gens de cour la cause capitale de la ruine des finances. » En somme, pour durer, gagner du
temps, seul remède à son avis, Calonne jetait de la poudre aux yeux et quelque pâture aux
mécontents.
Mais, comme les autres, il éprouva l'hostilité des Parlements dont le rôle, devant la
restauration financière, fut entièrement négatif. Ardents à prêcher la nécessité des économies,
ils continuaient par principe de refuser impôts, emprunts et réformes. Là était l'obstacle à
tout. On peut donc soutenir de nouveau et avec plus de force ce que nous indiquions tout à
l'heure : en relevant les Parlements, Louis XVI a empêché un rajeunissement de l'État, qui ne
pouvait avoir lieu sans désordre que par le pouvoir lui-même agissant d'autorité. C'est ainsi
que, par sa fidélité aux idées de son aïeul le duc de Bourgogne, Louis XVI a provoqué la
Révolution.
En effet, si, sous Louis XV, Choiseul avait flatté les Parlements, si Maupeou les avait
brisés, c'était pour ne pas avoir à recourir, dans un conflit insoluble entre la couronne et ces
corps indépendants, à l'arbitrage des états généraux. La couronne devait s'en tenir au coup
d'État de 1771, ou bien s'appuyer sur la représentation nationale. Louis XVI, hostile au coup
d'État, était conduit à adopter le second terme d'une alternative à laquelle il était, depuis
vingt-cinq ans, impossible d'échapper. Calonne interpréta correctement la pensée du roi,
lorsque, après deux ans de conflits avec les Parlements, il lui suggéra de convoquer une
assemblée des notables, un des rouages de la monarchie constitutionnelle et aristocratique
qu'avait déjà conçue Fénelon.

 
 


Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:27 (2011)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
zakaria
Administrateur
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 14 Mai 2011
Messages: 411
Localisation: Béni Mellal
Masculin Gémeaux (21mai-20juin) 龍 Dragon
Point(s): 414
Moyenne de points: 1,01

MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:29 (2011)    Sujet du message: Chapitre XIII. Louis XVI et la naissance de la Révolution Répondre en citant

Dès ce moment-là (février 1787) la Révolution est en marche. Qu'apporte Calonne aux
notables? Un mélange des idées de Necker et de Turgot, celles qu'on agitait vaguement un
peu partout, le programme que la Constituante, en grande partie, reprendra. Rien ne serait
plus faux que de regarder Calonne comme un réactionnaire. C'est un réformateur qui parle à
ces représentants des trois ordres, choisis parmi des personnalités considérables ou
populaires. La Fayette en était, ainsi que de grands seigneurs renommés pour leur
« philanthropie » et leur attachement aux idées nouvelles. Dans les secrétariats, Mirabeau et
Talleyrand débutent. Calonne croyait prendre appui sur cette assemblée pour obtenir les
réformes que repoussait le Parlement. Il se figurait, avec l'optimisme de son temps accru par
son optimisme naturel, qu'en invoquant le bien public il obtiendrait ce qu'il cherchait : un
nouveau système d'impôts, votés par des assemblées provinciales, avec suppression des
« exemptions injustes ». C'est-à-dire que Calonne s'adressait au bon coeur des privilégiés et
aux aspirations égalitaires du tiers état. Avec une véritable naïveté, pour mieux agir sur les
esprits, il mit à nu la détresse du Trésor. Les notables, au lieu d'ouvrir leur bourse, en
profitèrent pour le charger de tous les péchés. Les accusations d'impéritie et de profusion qui
pèsent sur sa mémoire datent de là. Il devint le bouc émissaire de l'ensemble des causes qui
avaient ruiné nos finances. Le scandale fut tel que le roi dut lui signifier son congé. La
première assemblée, cette assemblée triée sur le volet, avait pour ses débuts renversé un
ministre haï des Parlements.
Elle ne fit pas autre chose. Loménie de Brienne, un prélat ami de Choiseul et des
philosophes et qu'on disait même athée, succéda à Calonne et reprit ses projets. Il n'obtint
rien de plus des notables, pressés surtout de ne pas payer. Pour renvoyer à plus tard le quart
d'heure de Rabelais, ils se rejetèrent sur l'idée qu'une grande réforme des impôts devait être
approuvée par les états généraux ou même, comme disait La Fayette, par « mieux que cela »,
par une assemblée nationale. On y allait désormais tout droit.
La fin de l'année 1787 eut ceci de particulièrement funeste pour la monarchie qu'elle mit
Louis XVI en contradiction avec lui-même : il fut obligé d'entrer en lutte ouverte avec les
Parlements qu'il avait rétablis. Refus d'enregistrer les édits qui créaient les nouvelles taxes,
refus de reconnaître les nouvelles assemblées provinciales : sur tous les points, les Cours
souveraines se montraient intraitables. Elles invoquaient, elles aussi, ces lois fondamentales,
ces antiques traditions du royaume en vertu desquelles le roi les avait restaurées : respect des
anciennes coutumes provinciales, indépendance et inamovibilité des magistrats, vote des
subsides par les états généraux. Devant cette opposition opîniâtre, il fallut revenir aux lits de
justice, à l'exil des Parlements, aux arrestations de parlementaires : le gouvernement était
ramené aux procédés du règne de Louis XV sans pouvoir les appliquer avec la même énergie
et en ayant, cette fois, l'opinion publique contre lui. La résistance des Parlements, désormais
liée à la convocation des états généraux, était populaire. L'idée de consulter la nation était
lancée dans la circulation et s'associait à l'idée de liberté : l'école philosophique du
despotisme éclairé, celle qui avait soutenu Choiseul et Maupeou, avait disparu; le libéralisme
mis en vogue par la littérature et propagé par l'exemple américain la remplaçait.
Brienne, un « Maupeou impuissant » ou plutôt inconscient, ne fut pas heureux dans sa
lutte contre les parlementaires. Ils revendiquaient la tradition. Il voulut remonter plus haut
qu'eux inventa une cour plénière, « rétablie », disait-il, sur le modèle donné par les premiers
Capétiens, sinon par Charlemagne. Le Parlement, féru d'antiquité, serait réduit aux modestes
fonctions qu'il remplissait à ses origines. En somme, Brienne jouait un tour aux magistrats.
Son système, artificiel, n'eut qu'une conséquence. Que voulait-il? Le roi dans ses conseils, le
peuple en ses états? Donc, plus de pouvoirs intermédiaires, appel direct à la nation. Ainsi,
bien qu'il les promît seulement pour plus tard, Brienne à son tour annonçait des états
généraux. En jouant à l'archaïsme, le gouvernement et les Parlements hâtaient également
l'heure d'ouvrir les écluses. À ce jeu, on se blessa à mort. La famille royale elle-même s'y
déchira : le duc d'Orléans, entré dans l'opposition, fut exilé à Villers-Cotterets pour avoir
publiquement reproché à Louis XVI d'agir contre la légalité, le jour de l'enregistrement forcé
des nouveaux édits.
Le gouvernement devenait impossible, parce qu'il avait multiplié les obstacles sur sa
route, placé un piège devant chacun de ses pas, à un moment où il n'y avait plus de bonne
volonté nulle part. Au fond, le plus grand sujet de mécontentement et d'inquiétude, c'était la
question d'argent. Les privilégiés redoutaient les impôts : une assemblée du clergé, réunie par
Brienne qui en espérait un subside, le refusa net, déclara, tant le prétexte était commode, que
le peuple français n'était pas imposable à volonté. D'autre part, les nombreux créanciers de
l'État et porteurs de rentes s'alarmaient. Personne ne voulait payer, les rentiers voulaient
l'être. Tout le monde comptait sur les états généraux, soit pour échapper à la taxation, soit
pour garantir le paiement de la dette publique : autant de Gribouilles impatients de se jeter à
l'eau de peur d'être mouillés. Cependant les impôts existants rentraient mal, parce que le
nouveau mécanisme des assemblées provinciales ne fonctionnait pas encore bien. Les
ressources du Trésor étaient taries, parce que, la confiance étant ébranlée, sinon détruite, on
ne souscrivait plus aux emprunts, tandis que les banquiers refusaient des avances. Le
gouvernement, non sans courage, lutta encore pendant quelques mois contre vents et marées,
ne renonçant pas aux réformes, persistant à se montrer plus libéral que le Parlement, le
forçant à donner aux protestants un état civil. En mettant tout au mieux, il eût fallu au
pouvoir cinq ans de tranquillité pour rétablir un peu d'ordre dans les finances. Ce répit, il était
trop tard pour l'obtenir. Les Parlements avaient parlé, plus fort que tout le monde, d'états
généraux, de liberté individuelle, d'abolition des lettres de cachet. L'opinion publique prenait
le parti des Parlements dont la résistance paralysait l'État et l'acculait à la faillite par le refus
des impôts. La Révolution commença ainsi comme avait commencé la Fronde, avec cette
différence que, cette fois, la province donna le signal du mouvement, Paris n'ayant vu encore
que quelques manifestations sans portée.
En Bretagne, en Dauphiné, en Béarn, les mesures de rigueur prises contre les Parlements
réfractaires déterminèrent une sérieuse agitation. Il y avait, dans ces provinces réunies plus
ou moins tardivement au royaume, un bizarre mélange, celui qui se retrouvait jusque dans
l'esprit du roi, d'idées anciennes et nouvelles, d'attachement aux vieilles franchises,
diminuées ou menacées, et d'enthousiasme pour les principes libéraux. L'extrême complexité
de la situation politique et morale ne peut être sentie que si l'on observe, par exemple, qu'à
Rennes la noblesse prit la défense de son Parlement, que des gentilshommes bretons envoyés
à Paris pour protester auprès du roi tinrent un langage si insolent qu'ils furent mis à la
Bastille, où ils illuminèrent, aux applaudissements du peuple de Paris, le jour de la chute de
Brienne. En Dauphiné, la noblesse comptait peu, se confondait avec la bourgeoisie. Là toutes
les classes s'unirent pour la défense du Parlement dauphinois. Une assemblée des trois ordres
se tint spontanément, et, le gouvernement lui ayant interdit Grenoble, siégea à Vizille, d'où
partit, le 21 juillet, une déclaration qui retentit à travers la France. Programme clair, complet,
dont le juge Mounier était l'auteur, frappant résumé des idées qui flottaient partout depuis dix
ans, que les ministres eux-mêmes avaient lancées ; pas de réformes, pas de subsides, sans le
vote préalable des états généraux; élection de tous les députés; double représentation du tiers
état; enfin, vote par tête et non par ordre, c'est-à-dire possibilité pour le troisième ordre
d'avoir la majorité sur les deux autres. La formule courut la France, eut un immense succès.
La vieille outre des états généraux, remise en honneur par les amateurs d'anciennetés, allait
s'emplir de vin nouveau. Chose curieuse, qui n'étonne plus après ce que nous avons vu déjà :
des retardataires comptaient sur les états pour y faire de la politique, y défendre habilement
leurs intérêts, comme à ceux de 1614. Certains « cahiers » montrent que la noblesse espérait
rejeter le poids des impôts sur le clergé et réciproquement. Il n'y aura qu'un grand balayage,
où disparaîtront privilèges, exemptions, vieilles franchises provinciales, Parlements euxmêmes,
gouvernement et monarchie, tout ce qui avait cru, par le retour à l'antique institution,
se conserver ou se rajeunir.
Lorsque fut lancée la proclamation de Vizille, Brienne avait déjà, le 5 juillet, annoncé les
états sans toutefois fixer de date pour les réunir. L'assemblée du clergé, en refusant de fournir
un secours d'argent, avait porté le coup de grâce à cet évêque-ministre. Dans tout ceci, les
questions financières épousent les questions politiques. Le Trésor était vide, réduit aux
expédients. On était sur le point de suspendre le service des rentes. Il devenait difficile de
payer les fonctionnaires. Afin d'amortir le coup, Brienne, le 8 août, convoque décidément les
états généraux pour le ler mai 1789. Le 16, il annonce que l'État est à bout de ressources et il
donne de cette demi-banqueroute la raison qui reste la vraie : « La confiance publique a été
altérée par ceux mêmes qui auraient dû conspirer à la soutenir; les emprunts publics ont été
contrariés comme s'ils n'eussent pas été nécessaires. » Alors, sous le haro général, comme
naguère Calonne, Brienne tomba.
Ainsi la plaie d'argent, dont l'ancien régime souffrait depuis
longtemps, était devenue mortelle. Et la racine du mal était dans les libertés, franchises,
immunités, héritage historique de la difficile constitution de la France, garanties qui rendaient
l'individu ou le groupe plus fort et l'État plus faible. Nous n'avons plus l'idée d'exemptions
fiscales attachées à des terres ou à des villes; de Cours souveraines dont les magistrats,
indépendants du pouvoir puisqu'ils ont acheté leurs charges comme une propriété, prennent
systématiquement la défense des contribuables; de provinces privilégiées ou récemment
conquises qui jouissent de leur autonomie financière : un quart de la France vivait sous un
autre régime que le reste du royaume. Le clergé, également autonome, a son budget, sa dette,
ses charges, mais, vis-à-vis de l'État, il accorde ou refuse à volonté son « don gratuit ». Sous
la coalition de ces droits, les finances de l'ancien régime ont succombé et l'ancien régime a
succombé avec elles pour avoir abandonné la politique que lui avaient tracée Richelieu,
Louis XIV et Louis XV, pour avoir incliné son pouvoir devant des pouvoirs qu'il aurait fallu
dominer et discipliner. Et qu'est-il arrivé après lui? Quelle qu'ait été l'oeuvre fiscale de la
Révolution, la simplification qu'elle a obtenue, l'unification qu'elle a réalisée dans l'État, elle
ne s'en est pas mieux tirée que la monarchie, parce qu'en même temps elle a provoqué le
désordre et qu'elle a été impuissante à le réprimer. Aussi est-elle tombée tout de suite dans
une faillite irrémédiable, celle des assignats. L'ordre financier ne reviendra qu'avec la
dictature de Napoléon. D'où cette conclusion, dont l'apparence seule est paradoxale, que ce
qui a le plus manqué à la monarchie, c'est l'autorité, au moment même où on se mettait à
l'accuser de despotisme.
Puisqu'elle a péri par la question d'argent, il faut donc savoir si cette question était
insoluble. Deux faits vont répondre : le déficit, d'après le compte rendu de Brienne, était de
160 millions sur une dépense d'un demi-milliard. La France comptait alors environ 25
millions d'habitants : c'était une affaire de 6 à 7 francs par tête. D'autre part, le service des
emprunts absorbait la moitié des recettes. Une proportion pareille a semblé excessive et
irrémédiable jusqu'au jour où nos budgets d'après-guerre ont montré une proportion encore
plus forte. On ne peut donc pas dire que la situation fût désespérée. Elle n'était sans issue,
répétons-le, que par l'incapacité où se trouvait l'État de créer les ressources suffisantes et de
percevoir des impôts calculés sur ses besoins. Àcet égard, la Révolution ne sera pas plus
heureuse et 1a liberté ne lui réussira pas mieux que les libertés n'ont réussi au roi. Quant aux
frais de la famille royale et de la Cour, quant aux faveurs et aux pensions, dont on a tant
parlé, outre que beaucoup récompensaient des services rendus à l'État et constituaient des
retraites, on ne peut rien en dire de plus juste que ceci : « Il n'existe pas et il ne peut exister
de statistiques pour ce genre de dépenses ou de ressources taries, pas plus qu'il n'en existe,
pour des temps plus voisins de nous, des économies empêchées, des sinécures établies et
maintenues, des dépenses inutiles imposées par les influences parlementaires et les servitudes
électorales. » (Marion, Histoire financière de la France.)
Cependant, il fallait vivre jusqu'à cette convocation des états généraux où chacun mettait
son espoir. Louis XVI rappela le magicien, le prestidigitateur, Necker, l'homme par qui le
crédit renaissait. Cette fois, Necker eut tous les pouvoirs d'un ministre et il se remit à l'oeuvre,
plein de confiance dans ses talents. Il prêta deux millions de sa fortune personnelle au Trésor,
obtint des avances des banquiers, paya tout à guichets ouverts. Mais le grand défaut de
Necker, surtout dans un temps comme celui-là, était de voir les choses du point de vue
financier et non du point de vue politique. Il ne comprit pas ce qui se préparait, c'est-à-dire
une révolution dont il fut encore plus étonné que bien d'autres. Son excuse est dans un
malentendu à peu près général. On le vit bien lorsque le Parlement, retrouvant son esprit
réaetionnaire, décida que les états généraux seraient tenus dans les mêmes formes que ceux
de 1614. Au fond, tout le monde comptait sur ces états pour y défendre ses intérêts, comme
dans ceux des autres siècles. La couronne elle-même pensait que, comme autrefois, les
ordres, les classes, les corps s'y combattraient et qu'elle serait l'arbitre de cette lutte. Ce n'était
plus cela du tout. La réclamation du tiers état, celle du vote par tête, formulée à Vizille,
devenait irrésistible. Pour l'avoir repoussée, le Parlement perdit sa popularité en un jour.
Necker ayant eu l'idée, comme Calonne, de consulter les notables, ceux-ci qui, en 1787,
avaient demandé des états généraux pour éviter un sacrifice d'argent, devinrent hostiles du
moment que ces états ne répondaient plus à, leurs calculs et s'annonçaient comme devant
diminuer les deux premiers ordres au profit du troisième. Notables, Parlements regrettèrent
alors d'en avoir tant appelé à la représentation nationale. Il était trop tard. Mais déjà, dans la
France naguère unanime, se découvrait la prochaine scission.
Le malentendu n'était pas seulement là. On a beaucoup parlé, et avec admiration, des
« cahiers » qui, selon la coutume, furent rédigés dans tous les bailliages et qui devaient
résumer les voeux de la nation. En réalité, ils sont ou bien contradictoires ou bien vagues. Ils
soulèvent tous les problèmes sans en résoudre aucun. Il est bien vrai qu'on n'y trouve pas un
mot contre la monarchie, et la France tout entière y paraît royaliste. Mais ce qu'ils demandent
équivaut à un bouleversement du gouvernement et de la société. Ils manifestent un vif
attachement aux anciennes libertés et aux privilèges locaux en même temps que le désir
d'unifier les lois. Surtout, et là-dessus les trois ordres sont d'accord, le principe très vieux, très
naturel, que les impôts doivent être consentis, leur emploi contrôlé par ceux qui les paient, est
affirmé avec vigueur. Le souci des finances, la haine du déficit et de la banqueroute,
sentiments louables, s'accompagnent d'une critique impitoyable des impôts existants. On y
voit que les privilégiés tiennent d'autant plus à leurs exemptions qu'elles les mettent à l'abri
de la taille, c'est-à-dire de l'inquisition fisscale. Plus d'impôts personnels, plus de la taille
détestée; là-dessus, l'accord est parfait. Cette réforme sera réalisée. Réforme plus que
légitime : excellente. Pour plus d'un siècle, jusqu'à nos jours, les Français seront délivrés de
l'impôt sur le revenu, le secret de leurs affaires, auquel ils tiennent tant, sera respecté. Mais ce
besoin non plus n'est pas neuf. On reconnaît ici l'esprit de la vieille France, sa longue lutte
contre le fisc. Ce que les « cahiers » montrent surtout, c'est le désir de ne pas payer ou de
payer le moins possible. Le genre d'imposition que l'on demande est le plus léger qui se
conçoive parce, que le bon sens dit que, tout de même, il en faut un. Mais on n'en voudrait
pas d'autre. Les impôts indirects sont proscrits, les droits sur les boissons non moins que la
gabelle. En résumé, l'État aura des charges accrues et des ressources diminuées. Aussi les
gouvernements révolutionnaires, esclaves de cette démagogie, seront-ils rapidement conduits
à des embarras financiers et à des expédients pires que ceux dont on avait: voulu sortir, sans
compter que, l'anarchie étant très vite venue, les contribuables traduiront tout de suite les
voeux des « cahiers » : ils se mettront en grève et ne paieront plus rien. Sévèrement, Carnot
dira plus tard : « Toutes les agitations du peuple, quelles qu'en soient les causes apparentes
ou immédiates, n'ont jamais au fond qu'un seul but, celui de se délivrer du fardeau des
impositions. »
Les députés qui, le 5 mai 1789, se réuniront à Versailles, ne se doutaient pas des
difficultés qui les attendaient. Bientôt les responsabilités de la direction vont peser sur le tiers
état qui mènera une lutte persévérante pour arracher le pouvoir à la monarchie. En racontant
l'histoire, telle qu'elle a été, nous allons voir le gouvernement passer en de nouvelles mains
sans que la nature de la tâche ait changé.
Le langage du temps, particulièrement déclamatoire, les mots célèbres, parfois arrangés,
ont donné à ces événements un caractère héroïque et fabuleux. À la vérité, ils surprirent tout
le monde et il arriva ce que personne n'avait voulu. Le gouvernement, c'est-à-dire Necker, se
proposait seulement d'obtenir des députés les moyens de contracter des emprunts et de
rétablir les finances. Il n'avait ni plans ni même conceptions politiques : il laissa les choses
aller à la dérive. La noblesse fut tout de suite irritée, la tactique des anciens états généraux
ayant été jetée par terre dès le début, c'est-à-dire dès que le clergé eut passé du côté de la
bourgeoisie, le tiers ayant tenu bon sur le principe du vote par tête et déclaré qu'il ne
s'agissait pas d'états généraux, mais d'une Assemblée Nationale où les trois ordres
délibéreraient en commun. Le roi et le gouvernement ne furent pas moins déconcertés par
cette nouveauté que tout, cependant, annonçait. Quant aux députés du tiers et du clergé, ils ne
se doutaient pas qu'ils allaient être entraînés fort loin, puis dépassés par la force populaire en
mouvement. Personne ne semblait même avoir remarqué les émeutes, souvent sanglantes, qui
s'étaient produites à Paris dans l'hiver de 1788-89 et que la disette ou la crainte de la disette
avaient provoquées, non plus que les incidents violents qui, en beaucoup d'endroits, avaient
marqué la campagne électorale. En tout cas, la très grandeimprudence du gouvernement avait
été de convoquer les états à Versailles, c'est-à-dire à deux pas d'une vaste capitale où l'émeute
fermentait.


Revenir en haut
zakaria
Administrateur
Administrateur

Hors ligne

Inscrit le: 14 Mai 2011
Messages: 411
Localisation: Béni Mellal
Masculin Gémeaux (21mai-20juin) 龍 Dragon
Point(s): 414
Moyenne de points: 1,01

MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:29 (2011)    Sujet du message: Chapitre XIII. Louis XVI et la naissance de la Révolution Répondre en citant

Depuis le mois de juillet, l'Assemblée discutait la constitution. Louis XVI avait laissé
naître ce débat. Mais il était la loi vivante. Il dépendait de lui d'accepter et de repousser les
atteintes portées à son autorité. L'Assemblée craignait donc toujours son refus et elle était
tentée de voir à la Cour ou dans l'armée des complots pour encourager le roi à la résistance.
Répandre la peur de ces complots, les dénoncer à toute minute, c'était d'autre part le rôle des
agitateurs qui n'avaient pas tardé à paraître, dont la prise de la Bastille et les désordres qui
l'avaient suivie avaient été le triomphe, Camille Desmoulins, Marat, Loustalot, qui excitaient
Paris par des discours et par la presse. L'Assemblée se méfiait de Paris où la nouvelle loi
municipale, loi infiniment dangereuse, principe de tout ce qui allait survenir, avait créé une
Commune de trois cents membres, encore modérée, mais servie par une garde nationale, qui,
sous la direction de La Fayette, esprit chimérique et avide de popularité, était une médiocre
garantie pour l'ordre. Les agitateurs parisiens ne manquaient pas une occasion de soulever la
rue, et le désarroi grandissant de l'Assemblée, qu'ils menaçaient sans cesse et qu'ils
intimidaient, ne leur échappait pas. Dans les premiers jours d'octobre, le bruit fut répandu
qu'à Versailles, à un banquet de gardes du corps, la nouvelle cocarde tricolore avait été foulée
aux pieds et qu'un coup de force se préparait. Le 5, le pain ayant manqué dans quelques
boulangeries de Paris, dont l'approvisionnement commençait à souffrir de la désorganisation
générale, il y eut une émeute de femmes qui grossit rapidement et le mot d'ordre : « À
Versailles ! » circula aussitôt. La Fayette, après une hésitation, eut l'insigne faiblesse de céder
et la garde nationale suivit le tumultueux cortège au lieu de lui barrer la route. La foule se
porta alors sur Versailles, envahit l'Assemblée et le château, égorgea les gardes du corps,
réclama la présence du roi à Paris. La Fayette le promit et, le 6 octobre, toujours accompagné
de l'émeute, ou plutôt son prisonnier, conduisit dans la capitale, roi, reine, dauphin et
députés. On se consola en répétant le mot idyllique : « Nous amenons le boulanger, la
boulangère et le petit mitron. » La vérité, très grave, c'était que la royauté et l'Assemblée
(qui, regardant l'armée comme une force contre-révolutionnaire, n'avait pas admis un instant
la résistance) avaient également capitulé. Désormais, l'émeute tenait ses otages. Le jour où
les plus violents seraient maîtres de Paris et de sa municipalité - de sa Commune, - ce jour-là,
ils seraient les maîtres du gouvernement. L'histoire, le mécanisme, la marche de la
Révolution jusqu'au 9 thermidor tiennent dans ces quelques mots.


Revenir en haut
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: Aujourd’hui à 10:39 (2016)    Sujet du message: Chapitre XIII. Louis XVI et la naissance de la Révolution

Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    newwworld Index du Forum -> Français à l'université -> Histoire de la France Toutes les heures sont au format GMT + 1 Heure
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  

Index | Panneau d’administration | creer un forum gratuit | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Template zenGarden created by larme d'ange
Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com