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Chapitre XII. La régence et Louis XV

 
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zakaria
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:21 (2011)    Sujet du message: Chapitre XII. La régence et Louis XV Répondre en citant

Chapitre XII. La régence et Louis XV

On a dit, dès le dix-huitième siècle, que la Régence avait été « pernicieuse à l'État ». Elle
le fut, en effet, pour des raisons qui tenaient moins au caractère du Régent qu'à la nature des
circonstances.
La grande affaire de la monarchie, c'était toujours d'assurer la succession au trône, et
Louis XIV, avant de mourir, avait vu disparaître son fils, le Grand Dauphin, ses petits-fils, le
duc de Bourgogne et le duc de Berry, tandis que le due d'Anjou, roi d'Espagne, avait perdu
ses droits. L'héritier était un jeune enfant qui, avant longtemps, n'aurait pas de descendance.
Le premier prince du sang, régent naturel, c'était le due d'Orléans contre lequel Louis XIV
nourrissait de l'antipathie parce qu'il avait intrigué en Espagne contre Philippe V, et surtout à
cause de la méfiance qu'inspiraient les membres de la famille royale en souvenir des
anciennes séditions : il est à remarquer que Louis XV et Louis XVI, par un véritable système,
écarteront les princes des emplois importants.
Louis XIV avait donc toutes sortes de raisons de ne pas aimer son neveu dont la
réputation n'était pas bonne et qui passait pour un esprit frondeur, nous dirions aujourd'hui un
esprit avancé. De plus, les rangs étaient très éclaircis dans la maison de France. Que la mort
frappât encore aussi durement, il faudrait chercher, pour régner, de lointains collatéraux. De
là l'idée qui vint à Louis XIV et qu'il mit à exécution en 1714 et en 1715, sans que personne
osât protester, de renforcer sa famille. Les deux fils qu'il avait eus de Mme de Montespan, le
duc du Maine et le comte de Toulouse, furent déclarés légitimes et aptes à succéder. Le
Parlement enregistra docilement les édits. Par son testament, Louis XIV institua un conseil
de régence dont le duc d'Orléans aurait la présidence seulement et où entreraient les
Légitimés.
Ce fut la cause initiale des difficultés et des scandales qui allaient survenir. Le duc
d'Orléans ne devait avoir de cesse que les Légitimités, concurrents possibles, fussent remis à
leur place. Ce n'était pas tout. Il avait à redouter Philippe V qui persistait à revendiquer ses
droits et qui, au cas où le jeune roi Louis XV fût mort, eût pu les faire valoir contre le duc
d'Orléans. Cette situation compliquée allait peser pendant plusieurs années sur toute notre
politique. En voulant borner l'autorité du Régent, Louis XIV l'avait poussé à mettre toute son
activité à l'affermir.
Le premier soin de Philippe d'Orléans fut d'annuler le testament de Louis XIV et de se
débarrasser du conseil de régence. C'est au Parlement qu'il demanda de lui rendre ce service.
Les hauts magistrats retrouvaient un rôle politique qu'ils avaient perdu depuis plus d'un demisiècle
et auquel ils ne pensaient plus. On rappela à cette occasion que le Parlement, au temps
de la Ligue, avait sauvé la monarchie en s'opposant à la candidature espagnole. On reprit
aussi la maxime d'après laquelle le Parlement était faible quand le roi était fort, et fort quand
le roi était faible. Flatté, il accorda à Philippe les pouvoirs d'un véritable régent et le
testament de Louis XIV resta lettre morte. En échange, le droit de remontrances fut reconnu
aux Parlements. Ils ne tarderont pas à abuser de l'importance qui leur était rendue.
L'opération n'était pas bonne puisque le pouvoir, en cherchant à se fortifier d'un côté,
s'affaiblissait de l'autre. Mais ce ne fut pas le seul prix dont le duc d'Orléans paya la régence.
Il chercha la popularité à la façon d'un candidat qui craignait des rivaux. Ayant des amis à
récompenser et des partisans à gagner, il créa sept conseils de dix membres chacun chargés
de ce qui correspond aux affaires d'un département ministériel. Les secrétaires d'État étaient
remplacés par de petites assemblées, selon un système que Saint-Simon recommanda et qui
avait été mis en circulation quelques années plus tôt par l'entourage du duc de Bourgogne
sous l'influence de Fénelon; le Régent ordonna même que le Télémaque fût imprimé, pour
marquer qu'il entendait s'inspirer des réformateurs qui étaient apparus à la fin du dernier
règne et inaugurer un gouvernement libéral d'un genre nouveau, bizarre mélange de féodalité
et de libéralisme, d'imitation de l'Angleterre et d'antiquité mérovingienne. D'autres mesures
furent prises, notamment l'abolition des rigueurs contre les jansénistes auxquels Louis XIV
n'avait jamais pardonné d'avoir participé à la Fronde. C'était en tout le contre-pied du défunt
roi, et par des moyens faciles, car on était fatigué de l'austérité dans laquelle avait fini par
s'enfermer la cour de Versailles. La Régence fut une réaction contre la piété, les confesseurs,
les jésuites, et le duc d'Orléans, homme d'ailleurs agréable et généreux, devint l'idole d'une
grande partie du public jusqu'au jour où, par une autre exagération et une autre injustice, on
s'est mis à le peindre comme un monstre de débauche.
L'inconvénient des conseils, de ce gouvernement à tant de têtes, ne tarda pas à être senti
et ils furent supprimés. Il n'en est pas moins vrai que ces changements, ces prétendues
réformes brusquement annulées, le retour des Parlements à l'activité politique, puis le coup
de force par lequel, en 1718, le Régent, toujours avec l'aide des hauts magistrats, retira aux
Légitimés la qualité de princes du sang, ébranlèrent la machine de la monarchie telle que
Louis XIV l'avait réglée.
Le trouble fut peut-être pire dans la politique extérieure. La pensée, le testament de Louis
XIV n'y furent pas plus respectés que ne l'avaient été ses dispositions de famille. En face de
l'Angleterre, sortie du traité d'Utrecht toute-puissante, la France avait sans doute la paix à
sauvegarder, mais aussi son indépendance et son avenir. L'Espagne, l'Autriche, qui ne nous
menaçaient plus, pouvaient entrer avec nous dans un système d'équilibre continental et
maritime : il y avait encore les restes d'une marine espagnole et l'empereur, aux Pays-Bas,
allait tenter de s'en créer une par la compagnie d'Ostende. Ces possibilités n'échappaient pas à
la politique anglaise qui mit en jeu, pour les détruire, les ressorts que lui offraient les
circonstances : effrayer le Régent par la menace d'une guerre à laquelle d'ailleurs elle ne
songeait pas, et lui garantir, avec le pouvoir, la succession qui, au cas où le jeune roi
disparaîtrait, lui serait disputée par Philippe V. Duclos affirme qu'un an avait la mort de
Louis XIV, Stair, ambassadeur d'Angleterre, avait eu avec le duc d'Orléans des conférences
secrètes. « Il persuada ce prince que le roi George et lui avaient les mêmes intérêts. Pour
gagner d'autant mieux sa confiance, il convenait que George était un usurpateur à l'égard des
Stuarts; mais il ajoutait que si le faible rejeton de la famille royale en France venait à
manquer, toutes les renonciations n'empêcheraient pas que lui, duc d'Orléans, ne fût regardé
comme un usurpateur à l'égard du roi d'Espagne. Il ne pouvait donc, disait Stair, avoir d'allié
plus sûr que le roi George. »
Telle fut la raison secrète de la triple alliance anglo-franco-hollandaise, du pacte par
lequel le Régent et son ministre Dubois se livrèrent même à l'Angleterre. Le motif avoué,
auquel des historiens se sont laissé prendre, c'était de garantir la paix d'Utrecht qui n'avait
pourtant aucun besoin d'être garantie, comme le remarquait Albéroni, le ministre du roi
d'Espagne. Le Régent et Dubois s'abandonnèrent aux Anglais qui les conduisirent droit à la
guerre. Et la guerre avec qui? Avec l'Espagne, aux côtés de laquelle nous venions de lutter
contre l'Angleterre pour y établir un Bourbon. Que Philippe V ait commis des fautes en se
mêlant des affaires de France, en s'obstinant à maintenir ses droits, au cas où Louis XV
mourrait, ce n'est pas douteux. Mais on a beaucoup exagéré la « conspiration » de son
ambassadeur Cellamare avec la duchesse du Maine, et cette intrigue, plus mondaine que
politique, servit surtout de prétexte à la guerre contre l'Espagne (1718). Les fautes de
Philippe V n'excusent pas celle qui consista, pour le seul profit de la politique anglaise, à
détruire le système naturel de nos alliances, tel qu'il résultait de la guerre de succession. Les
prétentions de Philippe V étaient platoniques tant que le jeune roi vivait. Il était facile de
rassurer l'Angleterre, puisqu'elle s'alarmait encore de la réunion des deux couronnes, ou
feignait de s'en alarmer. Si les projets d'Alberoni sur la Sicile étaient aventureux, ce n'était
pas une raison pour aider l'Angleterre à détruire la marine espagnole, ce dont se chargea
l'amiral Byng. Ce n'était pas une raison non plus pour envahir l'Espagne avec une armée
française et pour y détruire de nos propres mains les vaisseaux en chantier et les arsenaux,
c'est-à-dire pour assurer la suprématie maritime des Anglais. Cette guerre, avantageuse à
l'Angleterre seulement, finit par le renvoi d'Alberoni qui avait voulu « ranimer le cadavre de
l'Espagne » et par la renonciation de Philippe V à la Sicile ainsi qu'à ses droits à la couronne
de France. Pouvons-nous tant nous offusquer à distance, que les Bourbons d'Espagne aient
gardé de l'attachement, même inconsidéré, pour leur pays d'origine? Nous ne les avions pas
installés à Madrid pour qu'ils oubliassent tout de suite qu'ils étaient Français.
Cette inutile guerre d'Espagne, qu'on a pu appeler fratricide, avait déjà troublé l'esprit
public, Philippe V ayant adressé aux Français un manifeste qui ne resta pas sans écho, où il
rappelait qu'il était le petit-fils de Louis XIV. Un autre événement, en France même, eut des
conséquences encore plus graves parce qu'il fit des victimes, des ruines et qu'il engendra un
durable mécontentement.
Le nom de Law et celui de son Système sont restés fameux. Chacun les connaît, ils ont
traversé deux siècles, et l'on en parle encore comme on parle des assignats. C'est le signe de
l'impression profonde qu'avait produite cette aventure financière. Pour comprendre comment
le Régent fut conduit à donner sa confiance et sa protection à l'Écossais Law, banquier
ingénieux et hardi, il faut encore se rendre compte de son désir de plaire. Nous avons déjà vu
qu'à la mort de Louis XIV, nos finances, rétablies par Colbert, étaient retombées dans un état
critique. Il y a de la monotonie à constater que nos grandes entreprises extérieures,
l'achèvement ou la défense du territoire, ont, à toutes les époques, consomme d'énormes
capitaux et laissé de difficiles questions d'argent à résoudre. Pour trouver des ressources et
rétablir l'équilibre par les moyens ordinaires, il fallait demander des sacrifices aux
contribuables, supprimer les privilèges, quelle qu'en fût l'origine, faire payer tout le monde et
beaucoup, obliger les enrichis de la guerre à rendre une partie de leurs bénéfices, réduire les
rentes et les pensions. C'est ce que le duc de Noailles tenta honnêtement, tout en s'efforçant
d'éviter la pleine banqueroute que certains, comme Saint-Simon, conseillaient, car on a
toujours conseillé les mêmes choses, dans les mêmes occasions. Pour ces mesures, pour ces
réformes, il eût fallu, le mot est de Michelet, « un gouvernement fort, bien assis ». Celui du
Régent ne l'était pas. Il craignait tout. Il avait rétabli dans leur ancien pouvoir les Parlements
toujours hostiles aux taxes. Soumettre de grands seigneurs, des personnages influents, à
l'impôt du dixième, c'était peut-être les faire passer au parti de Philippe V et des Légitimés.
Saigner la bourgeoisie, le peuple, c'était créer de l'irritation et le Régent avait besoin de
popularité. Il fut conquis par le Système de Law, très séduisant en apparence, et qui consistait
à créer une richesse artificielle et des ressources fictives, sans avoir l'air de rien demander à
personne, en imprimant du papier-monnaie.
Le Système de Law a gardé des défenseurs qui assurent, sans preuve, qu'il fut ruiné par la
jalousie des Anglais, ce qui achèverait d'ailleurs, si c'était vrai, de condamner Dubois et la
politique de complaisance envers l'Angleterre. Le fait est qu'après une période brillante, un
coup de fouet donné au commerce, à l'industrie, à la colonisation (la fondation du port de
Lorient date de là), la débâcle survint. Il y avait eu des mois d'agiotage, dont le souvenir est
resté légendaire, où des fortunes s'édifiaient en un jour. Tout à coup, l'échafaudage de Law
vacilla. Il reposait sur la Compagnie des Indes, communément appelée Mississippi, dont les
actions servaient à garantir les billets de la banque de Law, devenue banque de l'État. La
baisse de ces actions entraîna donc celle des billets, puis, la baisse de ceux-ci précipitant la
baisse de celles-là, ce fut un effondrement. Il y eut des ruines subites, un vaste déplacement
des fortunes, sans compter l'atteinte au crédit, la perte de la confiance publique, bref un
ébranlement social qui vint aggraver cet ébranlement moral dont nous avons relevé les
premières traces à la fin du règne de Louis XIV.
Ce changement est bien marqué par la littérature. Après l'école de 1660, l'école de l'ordre
et de l'autorité, celle de l'irrespect. Il est très significatif que la chute du Système soit de 1720
et la publication des Lettres persanes de l'année suivante.
Les contemporains se sont étonnés qu'une révolution n'ait pas éclaté à ce moment-là.
Mais, une nouvelle Fronde n'était plus possible. L'État, tel que l'avait formé Louis XIV, était
trop régulier, trop discipliné, trop puissant. Il fallait renverser toute la machine, comme il
arrivera à la fin du siècle, et personne n'y tenait. Le prestige de la monarchie, élevé si haut, la
défendait et la défendra encore. Tout l'espoir allait au règne de Louis XV.
Le jeune roi avait quatorze ans, il avait atteint l'âge de la majorité légale, lorsque Dubois,
puis le Régent, disparurent, en 1723, à quelques mois de distance. En l'espace de huit ans, par
le malheur de leur situation et la force des choses plutôt que par des intentions mauvaises, ils
avaient commis des dégâts incontestables. Surtout, ils avaient perdu de vue la situation de la
France dans une Europe transformée, compliquée, où de nouveaux éléments apparaissaient,
tendaient à changer le rapport des forces : ce n'était pas seulement la Prusse, mais, avec
Pierre le Grand, la Russie. L'avance que nous avions conquise au dix-septième siècle nous
donnait une grande place que nous avions à défendre contre l'Angleterre, dès lors tournée
vers la suprématie économique, vers la conquête des marchés et des colonies. À la suite de la
paix d'Utrecht, jamais le choix entre la terre et la mer, la mesure à garder entre des intérêts
complexes afin de les concilier pour le bien du pays, n'avaient imposé plus de réflexion. Il se
trouvait que, par l'initiative de Français entreprenants, qu'avaient approuvés successivement
Henri IV, Richelieu, Colbert, nous avions jeté les bases d'un empire colonial qui devait
exciter la jalousie de l'Angleterre, gêner son développement, autant que l'empire colonial
espagnol. Notre domaine, c'était presque toute l'Amérique du Nord, du Canada jusqu'au golfe
du Mexique, les plus belles des Antilles, des comptoirs en Afrique et dans l'Inde, amorces de
vastes établissements. Sur tous ces points, nous avions précédé les Anglais, distraits pendant
la plus grande partie du dix-septième siècle par leurs révolutions, nous leur barrions l'avenir.
Nous devions nous attendre à leur jalousie et à leur hostilité et leur intérêt était de nous voir
engagés dans de stériles entreprises en Europe tandis que nous négligerions la mer, car un
pays qui oublie sa marine ne garde pas longtemps ses colonies.
Après le désastre de la Hougue, le public français s'était dégoûté des choses navales. Il se
dégoûta des choses coloniales après la faillite « du Système de Law » fondé sur l'exploitation
des richesses d'outre-mer, et cet état d'esprit, personne ne l'a mieux exprimé que Voltaire par
son mot célèbre sur les arpents de neige du Canada. L'intérêt allait toujours aux mêmes
questions, pourtant réglées successivement par les traités de Westphalie, des Pyrénées et
d'Utrecht. On était sûr d'exciter une fibre chez les Français en leur parlait de la lutte contre la
maison d'Autriche. Cette lutte n'avait plus de raison d'être, mais la tradition était plus forte
que la raison. Il y avait un parti nombreux, éloquent, pour qui l'ennemi n'avait pas changé et
le gouvernement qui recommençait à combattre les Habsbourg était sûr d'être populaire. À
cet égard aussi, la Régence, en cherchant, pour les raisons que nous avons vues, les bonnes
grâces de l'opinion, greva le règne de Louis XV.
Au moment où ils moururent, le Régent et le cardinal Dubois avaient changé de front. Ils
étaient entrés dans une nouvelle triple alliance, franco-anglo-espagnole, celle-là, contre
l'empereur Charles VI qu'il s'agissait de chasser d'Italie pour y installer les Bourbons
d'Espagne. L'Angleterre s'était mise de la partie, sans respect pour le traité d'Utrecht, afin de
ruiner les entreprises maritimes de Charles VI à Ostende, à Trieste et à Fiume. Habilement,
elle avait marchandé son concours et l'avait donné à condition que la France renonçât à son
commerce en Espagne. Ainsi la politique anglaise suivait son dessein, qui était de supprimer
toutes les concurrences navales et commerciales en exploitant les divisions, les ambitions et
les erreurs des puissances européennes. Ce projet, arrêté par la mort de ceux qui, en France,
l'avaient conçu, ne fut pas mis à exécution, mais il ne manqua pas de conséquences. Pour
sceller la réconciliation des maisons de France et d'Espagne, Dubois et le Régent avaient
arrangé un mariage entre Louis XV et une infante de cinq ans. Exprès ou non, c'était retarder
le moment où la couronne aurait un héritier. Il est donc difficile de blâmer sur ce point le duc
de Bourbon qui, devenu premier ministre après la mort du Régent, défit ce que celui-ci avait
fait, renvoya à Madrid la jeune infante, ce dont se fâcha Philippe V qui se réconcilia avec
l'empereur : mais cette réconciliation était plus conforme à nos intérêts qu'une guerre où
l'Espagne et l'Autriche, qui nous étaient utiles l'une et l'autre, se seraient épuisées, et nous
avec elles, au bénéfice de l'Angleterre seule. On a dit qu'en choisissant pour Louis XV un
parti modeste, en lui donnant pour femme Marie Leczinska, fille du roi détrôné de Pologne,
le duc de Bourbon et Mme de Prie se proposaient de dominer la future reine. Il y a du vrai
dans cette imputation, mais le choix était difficile puisqu'on avait en vain demandé la main
d'une princesse anglaise. De plus Marie Leczinska avait vingt-deux ans et elle ne devait pas
tarder à être mère, ce qui, en assurant la succession, abolissait les intrigues qui avaient rempli
la minorité de Louis XV, dont la santé frêle excitait tant d'espérances et de jalousies. Il n'est
que trop sûr, en tout cas, et c'est la conclusion à tirer de la Régence, que la monarchie a subi
un dommage considérable et qui compte peut-être parmi les causes lointaines de la
Révolution, lorsque la mort ayant rompu l'ordre naturel des générations, Louis XIV n'ayant
laissé qu'un arrière-petit-fils, un enfant eut pris la suite d'un vieillard. Nous avons déjà
observé que, si de pareils malheurs étaient arrivés chez les premiers Capétiens, leur dynastie
n'eût probablement pas bravé les siècles.
En général, les historiens reprochent à Louis XV son indolence et son apathie. Il est vrai
qu'il n'imposa pas toujours sa volonté, même quand il avait raison, et il était sensé. Pourtant,
et c'est en quoi il diffère de Louis XVI, il ne doutait pas de son autorité et il l'a montré en
plusieurs occasions. Les historiens regrettent donc en somme qu'il n'ait pas exercé le pouvoir
d'une manière aussi personnelle que son arrière-grand-père. Peut-être ne réfléchit-on pas que
les circonstances au milieu desquelles Louis XV atteignit sa majorité ne ressemblaient pas à
celles de 1660. Le besoin de commandement que l'on ressentait alors n'existait plus. Ce qui
dominait, au contraire, c'était l'esprit critique. La vogue des institutions anglaises, développée
par Montesquieu et par Voltaire, favorisée par les essais de réforme de la Régence,
commençait. Autant la situation avait été nette et simple à l'avènement de Louis XIV, autant
la tâche du gouvernement redevenait difficile.
C'est cependant par un acte d'autorité que débuta Louis XV, à seize ans, lorsqu'il renvoya
le duc de Bourbon, à peu près comme Louis XIII avait secoué la tutelle de Concini. Le jeune
roi avait donné sa confiance à son précepteur Fleury, évêque de Fréjus. Choix heureux : ce
sage vieillard dirigea les affaires avec prudence. Il y eut, pendant quinze ans, une
administration intelligente, économe, qui remit les finances à flot et rétablit la prospérité dans
le royaume, prouve qu'il n'était pas condamné à la banqueroute depuis la guerre de
succession d'Espagne et le Système de Law. De tout temps, la France n'a eu besoin que de
quelques années de travail et d'ordre pour revenir à l'aisance et à la richesse. Notre éclatante
civilisation du dix-huitième siècle ne s'expliquerait pas sans cette renaissance économique
qui fut singulièrement aidée par les traditions bureaucratiques que le siècle précédent avait
laissées. Il ne faut pas dire trop de mal des bureaux : leurs abus ne les empêchent pas d'être
indispensables. Orry, dont le nom est resté obscur, fut un digne successeur de Colbert dans la
gestion des deniers publics. D'Aguesseau, qui est illustre, continua l'oeuvre législative que
Colbert avait commencée, et, pour une large part, ses ordonnances ont été reproduites par le
Code civil, car la Révolution a continué au moins autant qu'elle a innové.
Appliqué au relèvement de la France, Fleury, au-dehors, évitait les aventures. Il n'avait
pas de grandes vues de politique européenne mais un sens assez juste de l'utile et du
nécessaire. Le point noir de l'Europe, à ce moment-là, c'était la succession d'Autriche qui se
présentait d'ailleurs autrement que la succession d'Espagne. L'Empereur Charles VI, n'ayant
que des filles, se préoccupait de laisser ses États héréditaires à l'archiduchesse Marie-Thérèse
et il cherchait à faire signer et garantir ses dispositions testamentaires, sa « Pragmatique
sanction », par toutes les puissances. En France, un parti déjà nombreux représentait que la
maison d'Autriche était l'ennemie du royaume, que nous n'avions pas intérêt à la perpétuer et
que l'occasion de l'abattre définitivement ne devait pas être perdue. On était antiautrichien au
nom de la tradition et des principes de Richelieu. Ainsi naissait, sur une question de politique
étrangère, une controverse qui devait dégénérer en conflit, un conflit qui, un jour, deviendrait
fatal à la monarchie elle-même.
Fleury se contentait de surveiller les événements et de déjouer les intrigues qui pouvaient
mettre la paix en danger, tout en refusant de signer la « Pragmatique sanction » de Charles VI
pour échapper à des difficultés intérieures et peut-être en calculant aussi qu'il tenait
l'empereur par l'espoir de sa signature. Quelle que fût sa prudence, Fleury, qui était accusé de
pusillanimité par l'opinion publique, comme Louis-Pbilippe le sera cent ans plus tard, se vit,
bien malgré lui, obligé d'intervenir en 1733, lorsque l'indépendance de la Pologne fut en
danger. La France a toujours eu besoin d'un allié qui pût prendre l'Allemagne à revers, et la
Suède, qui avait rempli cette fonction au dix-septième siècle, s'en était d'autant plus
détournée qu'elle était aux prises avec la Russie rénovée par Pierre le Grand : l'apparition de
la puissance russe a été dans le système européen le principe de bouleversements dont la
France a eu à souffrir. L'intangibilité et l'alliance de la Pologne étaient alors des préceptes
que la politique française a retrouvés depuis 1918 et qui lui ont causé d'immenses embarras
au dix-huitième siècle. Ce ne fut donc pas pour soutenir le beau-père de Louis XV que Fleury
intervint en faveur de Stanislas contre la candidature au trône de Pologne de l'électeur de
Saxe, mais parce que l'indépendance de la Pologne était menacée à la foi par l'Empire et par
la Russie qui voulaient imposer Auguste III. Seulement on s'aperçut vite qu'il n'était pas
facile de défendre la Pologne, prise entre les Allemands et les Russes, si elle n'était pas
capable de se défendre elle-même : Plélo périt dans sa vaine tentative pour délivrer Dantzig.
Nous fûmes réduits à une diversion contre l'Empire dans laquelle le parti antiautrichien se
jeta avec joie, Villars, cet ancêtre, et le chevalier de Belle-Isle, petit-fils de Fouquet, étant les
plus ardents. Fleury modéra tant qu'il put ces vieux et ces jeunes fous. Déjà la cause de
Stanislas était perdue, les Polonais n'ayant pas su rester unis en face des envahisseurs. Fleury
avait eu soin de limiter les risques et de ne pas rendre la guerre générale, en obtenant la
neutralité de l'Angleterre par l'engagement de ne pas attaquer les Pays-Bas. Il ne songea plus
qu'à sortir de ce mauvais pas avec profit et il négocia le traité de Vienne (1738), par lequel il
garantissait le Pragmatique. En échange, et à titre de dédommagement, Stanislas, évincé de
Pologne, recevait la Lorraine qui, à sa mort, retournerait à la couronne de France, tandis que
le duc François de Lorraine, pour épouser Marie-Thérèse, renonçait à ses droits sur le duché.
C'était la solution élégante et avantageuse de plusieurs difficultés à la fois. Jusqu'alors on
n'avait pas trouvé le moyen de réunir cette province française et, malgré de perpétuels
conflits avec les princes lorrains, malgré une occupation, même prolongée, de leur territoire,
la monarchie n'avait jamais voulu annexer la Lorraine par la violence et contre le voeu de ses
habitants.
La raison exigeait qu'on s'en tînt là et tel était le sentiment de Fleury, légitimement fer
d'avoir atteint ces résultats en évitant la médiation intéressée de l'Angleterre. Mais, en
France, le parti antiautrichien se plaignait qu'il eût trop cédé à l'Autriche et regrettait qu'au
lieu de brèves campagnes sur le Rhin et en Italie une armée n'eût pas été envoyée jusqu'en
Bohême. Le ministre des affaires étrangères Chauvelin était le plus belliqueux des
austrophobes. Fleury, pour pouvoir signer la paix de Vienne, avait obtenu de Louis XV la
disgrâce et le renvoi de Chauvelin. Ce fut le premier épisode de ce grand conflit d'opinions. Il
avait été bien réglé et sans dommages pour la France.
Les deux hommes les plus importants de l'Europe, à ce moment-là, Fleury et Walpole,
étaient pacifiques tous deux. On pouvait donc penser que, quand l'empereur mourrait, sa
succession se réglerait sans encombre. On ne comptait pas avec les forces qui travaillaient à
la guerre.

 
 


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