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Chapitre XI. LOUIS XIV

 
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zakaria
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:15 (2011)    Sujet du message: Chapitre XI. LOUIS XIV Répondre en citant

Chapitre XI. LOUIS XIV

Le long règne de Louis XIV - plus d'un demi-siècle -, qui ne commence vraiment qu'à la
mort de Mazarin, a un trait principal dominant : une tranquillité complète à l'intérieur.
Désormais, et jusqu'à 1789, c'est-à-dire pendant cent trente années, quatre générations
humaines, c'en sera fini de ces troubles, de ces séditions, de ces guerres civiles dont le retour
incessant désole jusque-là notre histoire. Ce calme prolongé joint à l'absence des invasions,
rend compte du haut degré de civilisation et de richesse, auquel la France parvint. L'ordre audedans,
la sécurité au-dehors - ce sont les conditions idéales de la prospérité. La France en a
remercié celui qu'elle appela le grand roi par une sorte d'adoration qui a duré longtemps après
lui. Voltaire, avec son Siècle de Louis XIV, est dans le même état d'esprit que les
contemporains des années qui suivirent 1660. Il souligne, comme le fait qui l'a le plus frappé
et qui est aussi le plus frappant : « Tout fut tranquille sous son règne. » Le soleil de Louis
XIV illuminera le règne de Louis XV. Et ce n'est que plus tard encore, après quinze ans du
règne de Louis XVI, que le charme sera rompu, que nous entrerons dans un nouveau cycle de
révolutions.
Avec Louis XIV, le roi règne et gouverne. La monarchie est autoritaire. C'est ce que
souhaitent les Français. Puisqu'ils ne veulent ni des Ligues, ni des Frondes, ni du
« ministériat », le gouvernement personnel du roi est l'unique solution. Dès que l'idée du
jeune souverain fut comprise, elle fut populaire, elle fut acclamée. De là ce concert de
louanges que la littérature nous a transmis, cet enthousiasme, qui étonne quelquefois, chez les
esprits les plus libres et les plus fiers, et qu'on prend à tort pour de la flatterie. La France,
comme sous Henri IV, s'épanouit de bonheur dans cette réaction. Sous toutes les formes,
dans tous les domaines, elle aima, elle exalta l'ordre et ce qui assure l'ordre : l'autorité. Du
comédien Molière à l'évêque Bossuet, il n'y eut qu'une voix. C'est ainsi que, dans cette
seconde partie du dix-septième siècle, la monarchie eut un prestige qu'elle n'avait jamais
atteint.
L'originalité de Louis XIV est d'avoir raisonné son cas et compris comme pas un les
circonstances dans lesquelles son règne s'était ouvert et qui lui donnaient en France un crédit
illimité. Il l'a dit, dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin, en homme qui avait vu
beaucoup de choses, la Fronde, les révolutions d'Angleterre et de Hollande : il y a des
périodes où des « accidents extraordinaires » font sentir aux peuples l'utilité du
commandement. « Tant que tout prospère dans un État, on peut oublier les biens infinis que
produit la royauté et envier seulement ceux qu'elle possède : l'homme, naturellement
ambitieux et orgueilleux, ne trouve jamais en lui-même pourquoi un autre lui doit
commander jusqu'à ce que son besoin propre le lui fasse sentir. Mais ce besoin même,
aussitôt qu'il a un remède constant et réglé, la coutume le lui rend insensible. » Ainsi Louis
XIV avait prévu que le mouvement qui rendait la monarchie plus puissante qu'elle n'avait
jamais été ne serait pas éternel, que des temps reviendraient où le besoin de liberté serait le
plus fort. Désirée en 1661 pour sa bienfaisance, l'autorité apparaîtrait comme une tyrannie en
1789 : déjà, sur la fin de son règne, Louis XIV a pu s'apercevoir que la France se lassait de ce
qu'elle avait appelé et salué avec enthousiasme et reconnaissance. Il avait prévu cette fatigue,
annoncé ce retour du pendule, et, par là, il a été meilleur connaisseur des hommes que ceux
qui prétendent qu'il a donné à la monarchie le germe de la mort en concentrant le pouvoir.
Ce règne de cinquante-quatre années, si chargé d'événements au-dehors, ne compte audedans
que deux faits, la condamnation de Fouquet au début et, plus tard, la révocation de
l'Édit de Nantes. Deux faits d'accord avec le sentiment général, approuvés ou réclamés par
l'opinion publique.
Si un homme semblait devoir succéder à Mazarin, c'était le surintendant Fouquet, plus
riche, presque aussi puissant que le roi lui-même. Fouquet avait édifié une immense fortune
aux dépens des finances publiques, à l'exemple du cardinal qui avait au moins, pour excuse à
ses voleries, les services rendus à la nation. Louis XIV, au lendemain de la mort de Mazarin,
avait pris lui-même la direction des affaires, travaillant avec ses ministres, ne déléguant son
autorité à aucun d'eux. Il redoutait le surintendant qui avait de grands moyens fmanciers, une
nombreuse clientèle, un cortège de protégés, des amis partout, dans l'administration, dans le
monde, chez les gens de lettres. De plus, Fouquet selon une habitude qui remontait au temps
des guerres civiles, avait acquis à Belle-Isle un refuge, une place forte d'où il pouvait, en cas
de disgrâce et de malheur, tenir tête au gouvernement. C'est ce dangereux personnage
politique, aspirant au rang de premier ministre, que le roi voulut renverser. Ce serait le signe
qu'il n'y aurait plus ni maire du palais ni grand vizir et que nul n'aurait licence de s'enrichir à
la faveur du désordre et aux frais de l'État. La dissimulation et la ruse avec lesquelles Louis
XIV procéda avant d'arrêter le surintendant montrent qu'il le craignait et qu'il n'était pas sûr
de réussir. Fouquet brisé plus facilement qu'on n'avait cru, la chute, acclamée par la France,
de cette puissance d'argent qui aspirait à la puissance politique : l'exemple fut retentissant et
salutaire. Rien désormais ne s'opposa plus à Louis XIV.
Vingt-cinq ans plus tard, le même courant conduisait, poussait à la révocation de l'Édit de
Nantes. On ne saurait séparer cette affaire des autres affaires religieuses du même temps. Ce
qui devint peu à peu persécution du protestantisme s'apparente étroitement aux conflits avec
la papauté, conflits qui aboutirent à la fameuse déclaration des droits de l'Église gallicane, en
1682, tandis que la révocation est de 1685. Les contemporains étaient hantés par le souvenir
des guerres de religion. En mémoire de la Ligue, l'autorité du pape, hors les choses de la foi,
leur semblait un péril. Le jansénisme, qui avait trempé dans la Fronde, était mal vu. Pour la
même raison, la dissidence des Protestants, qui vivaient cependant en repos, éveillait des
appréhensions constantes. C'est une erreur de croire que le besoin d'unité morale, qui mena à
la révocation, ait été d'essence uniquement religieuse. Il fut surtout politique. À cet égard,
l'Angleterre et les pays protestants du Nord, en supprimant les restes du catholicisme, en
persécutant les catholiques et en les écartant des emplois, avaient donné l'exemple. Les
Anglais étaient restés sous l'impression de la Conspiration des Poudres et regardaient les
papistes comme des traîtres et des ennemis publics. Pour les Français, le protestantisme
représentait, avec le mauvais souvenir de l'État dans l'État et du siège de La Rochelle, une
possibilité de retour aux guerres civiles et aux révolutions. Il est très remarquable que
Bossuet ait conduit de front ses controverses avec les ministres de la religion réformée et la
défense des libertés de l'Église gallicane, que les querelles de Louis XIV avec Innocent XI
aient coïncidé avec les mesures contre les protestants.
C'est par des conversions qu'on s'était flatté d'abord de les ramener. Il y en avait eu de
retentissantes, celle de Turenne entre autres, qui laissaient croire que le zèle était mort, que
l'hérésie « démodée », comme disait Mme de Maintenon (elle-même convertie), consentirait
à disparaître. La résistance des réformés, surtout dans les communautés compactes du Midi,
irrita les convertisseurs. On passa insensiblement à des procédés plus rudes. Les protestants
répondirent par l'émigration. D'autres, en Dauphiné, dans les Cévennes, vieux foyers de la
Réforme, prirent les armes. Alors la France vit rouge, crut au retour des désolations de l'autre
siècle, à des complots avec l'étranger, d'autant plus qu'on était à la veille de la guerre de la
ligue d'Augsbourg. On voulut obtenir de force ce qui avait échoué par la persuasion. Toute
l'histoire de la révocation est là et le gouvernement de Louis XIV fut entraîné à des
extrémités qu'il n'avait pas prévues et introduit dans des embarras qu'il avoua lui-même en
déclarant que, s'il supprimait la liberté du culte pour des raisons de police, il entendait
respecter la liberté de conscience. L'émigration priva la France d'un grand nombre d'hommes
généralement industrieux (les évaluations vont de cent cinquante à quatre cent mille), et le
gouvernement, qui s'efforça bientôt de ramener les réfugiés, fut plus sensible à cette perte
que le public, qui aurait volontiers crié « bon débarras ». Par un curieux retour des choses,
ces émigrés, bien accueillis dans les pays protestants, surtout en Hollande, contribuèrent à
répandre en Europe notre langue et nos arts en même temps qu'une rancune que nos ennemis
d'alors ne manquèrent pas d'exploiter. C'est plus tard seulement qu'en France même on en a
fait grief à Louis XIV.
La condamnation de Fouquet, la révocation, telles furent les seules affaires intérieures du
règne. Rien ne trouble donc l'oeuvre magistrale d'organisation que Louis XIV entreprit avec
ses ministres, mais sans varier de la règle qu'il s'était fixée, c'est-à-dire sans jamais déléguer
le pouvoir à aucun d'eux, fussent-ils les plus grands. Colbert, disciple de Richelieu, formé par
Mazarin, désigné par lui au Roi, eut la besogne de plusieurs des plus gros ministères, les
finances, la marine, le commerce, l'agriculture, les travaux publics, les colonies. Pourtant il
n'eut jamais le titre ni l'emploi de premier ministre, pas plus que Louvois, réorganisateur de
l'armée.
Le duc de Saint-Simon s'est plaint de ce règne de vile bourgeoisie. Sous Louis XV,
d'Argenson dira avec le même dédain : « satrapie de roture ». Les collaborateurs directs de
Louis XIV sortaient en effet de la classe moyenne, en quoi ce règne ne se distingue pas des
autres règnes capétiens. Il y eut seulement, dans la génération de 1660, un zèle, un
enthousiasme, une ardeur au travail, un goût de tout ce qui était ordonné et grand qui se
retrouve dans l'administration comme dans la littérature. L'idée était claire pour tous. La
France avait un gouvernement ferme et stable. Elle avait la première place en Europe depuis
que ni l'Allemagne divisée, ni l'Espagne vaincue, ni l'Angleterre affaiblie par ses révolutions
ne la menaçaient plus. Cependant la France n'était pas achevée. Bien des choses lui
manquaient encore : Lille, Strasbourg, Besançon, par exemple. C'était le moment d'acquérir
nos frontières, de réaliser de très vieilles aspirations. Pour cela, il fallait que la France fût
forte par elle-même et non seulement de la faiblesse des autres, faiblesse qui ne durerait pas
toujours et à laquelle des coalitions remédieraient. Il fallait donner au pays les moyens qu'il
n'avait pas, restaurer ce qui s'était englouti dans les désordres et les misères de la Fronde : des
finances, de la richesse, une industrie, une marine, une armée, tout ce qui était tombé dans le
délabrement. Quelques années de travail et de méthode suffirent à lui rendre des navires et
des régiments, des ressources de toutes sortes, cet argent aussi, sans lequel, disait Colbert, un
État n'est pas vraiment fort. Le moment de passer à l'action extérieure, c'est-à-dire d'achever
la France, était venu.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, et qui est fort compliqué, on doit se représenter ce
que l'Europe était alors. La puissance, que tout le monde avait crainte jusque-là, c'était
l'Espagne. La Hollande, qui s'était affranchie de la domination espagnole, en souffrait avec
inquiétude le voisinage dans le reste des Pays-Bas. Comme ce voisinage nous était également
pénible, l'alliance franco-hollandaise se nouait naturellement. D'autre part, l'Angleterre et la
Hollande, nations maritimes et commerçantes, rivalisaient entre elles et aussi avec l'Espagne,
la grande puissance coloniale de ce temps-là. Tant que la France n'eut ni marine, ni
commerce, ses relations avec l'Angleterre et la Hollande furent amicales ou aisées. Tout
changea lorsque, sous l'impulsion de Colbert, la France devint un concurrent commercial,
lorsqu'une guerre de tarifs commença. Tout changea encore plus, tout s'aigrit lorsque, l'armée
française marchant à la conquête de la Flandre espagnole, les Hollandais virent qu'ils auraient
pour voisin le puissant État français devenu plus redoutable pour eux que l'Espagne lointaine.
L'achèvement de la France, la réalisation du grand dessein national si souvent
compromis, si longtemps entravé, repris par Richelieu, demandait pour réussir, et ne pas
coûter trop cher, que l'Angleterre au moins restât neutre. Chose difficile : il n'était ni dans ses
traditions, ni dans ses intérêts de nous voir avancer en Flandre, du côté d'Ostende et
d'Anvers, tandis que notre pavillon grandissait sur mer. Deux circonstances favorables
permirent à la politique française d'avoir pendant plusieurs années l'Angleterre dans son jeu.
D'abord la rivalité anglo-hollandaise, ensuite la restauration des Stuarts, qui s'était accomplie
avec l'appui de la France : la France tenait Charles II, dont le trône était fragile, par l'aide
qu'elle lui donnait et par l'inquiétude des « restes de la faction de Cromwell » que Louis XIV,
dans ses Mémoires, se vante, avec le réalisme du siècle, d'avoir entretenu en même temps que
l'autre parti, celui qui voulait ramener l'Angleterre au catholicisme. Notre situation fut bonne
et nos succès faciles aussi longtemps que cette combinaison réussit, que l'Angleterre,
affaiblie par ses luttes intérieures, fut dans nos intérêts et méconnut les siens. Les difficultés
commencèrent à partir du jour où l'Angleterre et la Hollande se réunirent et où Guillaume
d'Orange ayant commencé par renverser la République hollandaise, renversa aussi les
Stuarts, prit le trône de son beau-père Jacques II et devint roi d'Angleterre en 1689.
Après cette révolution, la fortune de Louis XIV changea. L'Angleterre deviendra notre
principale ennemie, l'âme des coalitions qui s'opposeront au développement de la France sur
la mer comme sur le continent. On comprend que Louis XIV se soit intéressé à la cause des
Stuarts autant que sa mère et Mazarin avaient été indifférents à la mort de Charles ler, il ne
cherchait qu'à « annuler » l'Angleterre. Cette politique, qui réussit pendant vingt-cinq ans,
permit à Louis XIV de poursuivre l'oeuvre de Richelieu, d'effacer les plus graves effets,
toujours présents, du mariage de Maximilien et de Marie de Bourgogne, et de donner à la
France les territoires et la couverture qui, au nord et à l'est, lui manquaient cruellement.
Après cela, Louis XIV devra défendre ses conquêtes. On peut dire que son histoire a deux
parties distinctes et comme deux versants : avant et après la chute de Jacques II.
Ces brèves explications permettent de suivre plus aisément les cours des guerres, qui
eurent l'acquisition de la Flandre pour point de départ, jusqu'à l'affaire de la succession
d'Espagne, qui remplit la fin du règne. Si l'on blâme chez Louis XIV le goût des conquêtes, si
on lui reproche son ambition, alors il faut trouver les premiers Capétiens ambitieux parce
qu'ils ont voulu s'avancer au-delà de Dreux et d'Étampes. Si l'on estime que Louis XIV a
voulu aller trop loin, il faudrait dire à quels signes se fussent reconnues les limites auxquelles
il devait s'arrêter. L'objet essentiel étant de protéger la France contre les invasions, de lui
donner une ceinture solide, il était aussi rationnel d'avoir Mons, Namur et Maëstricht, que les
places de l'Escaut et de la Sambre, Valenciennes ou Maubeuge, qui mettent à l'abri la vallée
de l'Oise. Ce qu'on appelle les conquêtes de Louis XIV partait d'un plan stratégique et de
sécurité nationale. Elles étaient en harmonie avec le système de Vauban et pour ainsi dire
dictées par lui. Nous ne nous étonnons plus que des pays de langue flamande soient
incorporés à la France. C'est ainsi que nous avons gardé Hazebrouck et Cassel. Il s'agissait,
dit Auguste Longnon, de « fermer le plat pays compris entre la mer et la Lys ». L'invasion de
1914, les batailles de Charleroi et de l'Yser nous rendent ces raisons plus sensibles. Le
véritable conquérant, c'était donc le technicien Vauban qui désignait les lieux et les lignes
d'où la France était plus facile à défendre. C'est par des tâtonnements, des expériences, après
des résistances vaincues ou reconnues insurmontables que notre frontière du nord et du nordest
s'est fixée où elle est. Rien ne l'indiquait sur la carte des Pays-Bas espagnols, où ont été
mêlées si longtemps nos villes du Nord et les cités belges d'aujourd'hui.
Quand le roi d'Espagne fut mort, les réformes de Colbert avaient porté leur fruit, la
France avait des finances saines, une armée, les moyens de sa politique. Le moment était
venu de passer à l'action extérieure et l'argument était tout prêt : la dot de Marie-Thérèse
n'avait pas été payée. La renonciation subordonnée au paiement de cette dot était donc nulle
et Louis XIV revendiqua l'héritage de son beau-père : toute cette procédure avait été réglée
d'avance. Du point de vue militaire comme du point de vue diplomatique, l'affaire fut
d'ailleurs longuement préparée, puisque, le roi d'Espagne étant mort en 1665, Turenne n'entra
en campagne que deux ans plus tard. Elle fut menée ensuite avec une prudence extrême, au
point qu'on s'étonna, au-dehors, du « défaut d'audace » des Français. Cependant l'Espagne
était incapable de défendre ses provinces excentriques.
En 1667, notre armée entra en Flandre comme elle voulut, puis l'année suivante, en
Franche-Comté, mais par une action si mesurée qu'on aurait cru que l'Espagne était encore
redoutable. Il faut avouer que cette modération, destinée à n'inquiéter ni la Hollande ni
l'Angleterre, ne servit de rien et c'est peut-être ce qui, par la suite, rendit Louis XIV moins
ménager de l'opinion européenne. Turenne n'avait même pas osé pousser jusqu'à Bruxelles.
Cependant, parce que nous avions pris quelques places flamandes, les Hollandais, jusque-là
nos alliés, se crurent perdus et ameutèrent l'Europe contre le roi de France qu'ils accusaient
d'aspirer à la « monarchie universelle ». Notre diplomatie, habilement conduite par Hugues
de Lionne, prit ses précautions. Le nouveau roi d'Espagne était maladif et débile. Il était
probable qu'il ne laisserait pas d'enfants et que son héritage serait revendiqué par les maris de
ses deux soeurs, l'une ayant épousé un Bourbon, l'autre un Habsbourg. Si l'empereur Léopold
n'était pas pour le moment un compétiteur dangereux, il pouvait le devenir : ainsi la
succession d'Espagne était déjà préoccupante. Un traité de partage éventuel fut signé avec
Léopold pour prévenir ces difficultés futures et nous assura, sur les possessions espagnoles
qui resserraient la France et la tenaient éloignée de ses frontières naturelles, des droits
beaucoup plus étendus que les modestes conquêtes de la récente campagne.
Informée de cette transaction, la Hollande offrit alors à Louis XIV un arrangement sur la
base des résultats acquis. Il eût donc fallu que Louis XIV, pour conserver l'amitié des
Hollandais, abandonnât le traité de partage, se liât les mains pour l'avenir et que la France
renonçât à parfaire son territoire. Le sage Lionne lui-même conseilla de ne pas signer un
pareil engagement qui détruisait la transaction conclue avec l'empereur et qui n'eût profité
qu'à la maison d'Autriche. Alors la Hollande, comnme si elle n'avait attendu que ce prétexte,
se réconcilia avec l'Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans
une coalition contre la France.
Sur ces entrefaites, notre armée s'était emparée de la Franche-Comté presque sans coup
férir. Louis XIV ne voulut pas aller trop vite et, au grand mécontentement des militaires,
préféra ne rien hasarder. L'opposition qu'il avait rencontrée en Europe, cette ébauche de triple
alliance hollando-anglo-suédoise à laquelle il ne s'était pas attendu, le rendaient circonspect.
Il se hâta en 1668, de signer la paix d'Aix-la-Chapelle avec l'Espagne, à qui il restitua la
Franche-Comté, ne gardant que ce qu'il avait pris en Flandre : Lille et Douai n'étaient pas des
acquisitions négligeables. Aussitôt Vauban fortifia les places nouvelles, donnant ainsi leur
sens à ces conquêtes destinées à mettre la France, sur son côté le plus vulnérable, à l'abri des
invasions.

 
 


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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:15 (2011)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 16:16 (2011)    Sujet du message: Chapitre XI. LOUIS XIV Répondre en citant

Les historiens aiment tant à blâmer et contredire qu'ils reprochent en général à Louis XIV
d'avoir été trop timide à ce moment-là, avant de lui reprocher d'avoir été plus tard téméraire.
Ils disent qu'en 1668 la France pouvait s'étendre d'un coup jusqu'à Anvers, c'est-à-dire
écraser dans l'oeuf la future Belgique. Louis XIV jugea mieux qu'eux. Il savait que
l'Angleterre n'avait renoncé à Calais qu'à contre coeur et nous souffrait difficilement à
Dunkerque. À Anvers, c'était une hostilité certaine et la politique française avait besoin que
l'Angleterre restât neutre pour exécuter un plan qui n'était en somme, que le plan de sécurité
de Vauban. Les Français de cette époque rêvaient peu, ou leur imagination était réaliste. Ils
se souciaient moins d'agrandir leur pays que de le protéger. La possession de Lille leur
apparaissait surtout comme celle d'une bonne place de couverture. À chaque ville prise,
Vauban creusait des fossés, construisait des courtines et des demi-lunes, et, depuis, ses
travaux ont servi chaque fois que nous avons été attaqués. On comprend que Louis XIV ait
écouté distraitement Leibniz qui lui conseillait de laisser les bicoques de la Meuse et de
l'Escaut pour conquérir l'Égypte et l'Inde. On a même écrit avec dédain que la politique de
Louis XIV avait été d'esprit terrien, c'est-à-dire terre à terre. On veut dire que, malgré le style
ample du siècle et la manière majestueuse dont Louis XIV a parlé de sa gloire, cette politique
était celle du bonhomme Chrysale, qui préférait la bonne soupe au beau langage.
Nous nous sommes étendu sur la première grande opération politique et militaire que
Louis XIV ait entreprise parce que le reste y est en germe. Que résultait-il de cette
expérience? Que, pour compléter la France du nord, il fallait venir à bout des Hollandais.
Pour venir à bout des Hollandais, il fallait d'abord dissoudre leurs alliances. Le Stuart fut
repris, en main. Pour la Suède, on mit l'enchère sur les florins de la Hollande. Les princes
allemands furent en grand nombre gagnés par des subsides et nous étions comme chez nous
chez notre allié l'électeur de Cologne. C'est ainsi qu'en 1672 la Hollande put être envahie par
une puissante armée française. Cette campagne, qui s'annonçait comme facile, fut pourtant le
début d'une grande guerre qui dura six ans.
Tout eût peut-être été fini en quelques semaines si, par un excès de prudence, nous
n'étions arrivés trop tard à Muyden où se trouvaient les principales écluses. La Hollande
s'inonda pour se sauver et mettre Amsterdam hors d'atteinte. Elle fit plus : elle renversa la
République bourgeoise, où nous gardions encore des amis, pour donner le stathoudérat, c'està-
dire la monarchie, à Guillaume d'Orange, notre adversaire obstiné. Tout changea par la
résistance de cette petite nation passée du régime républicain au régime monarchique et
militaire. La France fut tenue en échec. Guillaume d'Orange s'appliquait partout à lui susciter
des ennemis. Il travaillait l'Angleterre protestante contre Charles II. Il s'alliait à l'électeur de
Brandebourg (la Prusse de demain), à l'empereur, à l'Espagne même, à tout ce qui avait des
rancunes contre nous, à ceux qui auraient bien voulu détruire les traités de Westphalie et des
Pyrénées. Ainsi se forma une première coalition, encore faible et chancelante, à laquelle la
France résista victorieusement et sans grande difficulté. L'abstention de l'Angleterre ne nous
créait pas de péril maritime et, sur le continent, il nous était facile de lancer la Suède et les
Polonais contre les Brandebourgeois, les Hongrois contre l'empereur, et de nourrir des
insurrections contre le roi d'Espagne, sans compter les États allemands qui nous restaient
fidèles, comme la Bavière, ou qui le redevenaient soit par crainte des Habsbourg, soit à prix
d'argent.
Il n'en est pas moins vrai que la situation était renversée la France dut se mettre sur la
défensive. Un moment, l'Alsace, que l'empereur rêvait de nous reprendre, fut envahie et c'est
là que périt Turenne. Mais la France était forte sur terre et sur mer et elle était riche. Notre
armée progressait, lentement, mais sûrement, dans la Flandre, qui restait notre objet
principal. Notre marine, l'oeuvre de Colbert, s'aguerrissait et l'illustre Ruyter était battu par
Duquesne. Malgré la ténacité du stathouder, les Hollandais se lassaient, commençaient à
prendre peur et nos amis du parti républicain demandaient la paix. De son côté, Louis XIV
désirait en finir. Il ne cessait d'avoir les yeux fixés sur l'Angleterre qui nous échappait :
Charles II, cédant peu à peu à l'opinion publique, venait de donner sa nièce Marie en mariage
à Guillaume d'Orange. Enfin, la paix étant mûre fut signée à Nimègue en 1678 et Louis XIV
put y imposer ses conditions, toujours inspirées des mêmes principes : des agrandissements
calculés en vue de la sécurité de nos frontières. Des places trop avancées furent restituées à
l'Espagne : Gand, Charleroi, Courtrai. Mais nous gardions Valenciennes, Cambrai, Saint-
Omer, Maubeuge, soit la moitié de la Flandre, plus la Franche-Comté qui couvrait la France à
l'est. La France prenait ainsi sa figure et ses dimensions modernes. D'autres dispositions du
traité, subies par l'empereur, préparaient l'annexion du duché de Lorraine. D'autres encore,
mettant à notre discrétion la rive gauche du Rhin, nous protégeaient, de ce côté vulnérable,
contre les invasions. Tout cela était conforme à un système de prévoyance et de prudence
auquel la postérité a bien mal rendu justice. On honore le nom de Vauban sans savoir que les
conquêtes de Louis XIV, conquêtes de sûretés et de places fortes, ont été pour ainsi dire
réglées par lui.
La ceinture de la France était à la fois élargie et mieux fermée : ce résultat avait été
acquis grâce aux traités de Westphalie et des Pyrénées qui nous avaient affranchis de la
pression allemande et de la pression espagnole, grâce encore, c'est un point sur lequel on ne
saurait trop insister, aux circonstances soignées et exploitées par notre action diplomatique,
qui avaient tenu l'Angleterre à l'écart. Si l'Angleterre s'était tournée contre nous un peu plus
tôt, il n'est pas certain que notre entreprise de Flandre eût mieux réussi que sous les Valois.
Mais nous approchons du moment où l'Angleterre s'opposera à la politique française, prendra
la tête des coalitions et les rendra redoutables. Nous entrerons alors dans une période de
difficultés et de périls, une sorte de nouvelle-guerre de Cent Ans, qui ne sera pas plus que
l'autre une guerre de tous les jours, mais qui ne se terminera qu'au dix-neuvième siècle, à
Waterloo.
Il y eut, en attendant, un répit pendant lequel l'État français, ayant en somme dicté ses
conditions à Nimègue, parut dans toute sa puissance. Louis XIV en profita pour fermer
encore quelques trouées, supprimer les enclaves gênantes et choquantes qui subsistaient au
milieu de nos possessions nouvelles. La méthode adoptée fut de prononcer l'incorporation au
royaume par des arrêts de justice fondés sur l'interprétation des traités existants et appuyés au
besoin par des démonstrations militaires. C'est ainsi qu'il fut procédé en Franche-Comté, en
Alsace et en Lorraine. C'est ainsi qu'en 1681 Strasbourg devint français, par arrêt de justice
avant de l'être de coeur, ce qui ne tarda pas.
Ces annexions en pleine paix, selon une méthode fort économique pour nous, et que l'on
appela d'un mot très juste des « réunions », causèrcnt du mécontentement en Europe.
L'Allemagne s'émut. Mais ni l'empereur, menacé par les Turcs jusque sous les murs de
Vienne, ni les pacifiques bourgeois hollandais, revenus à leur négoce, n'étaient en état ou en
humeur d'entreprendre la guerre. L'Angleterre était toujours neutre, notre diplomatie dissuada
les princes allemands d'intervenir, et, par la trêve de Ratisbonne, les « réunions » furent
provisoirement acceptées par l'Europe. C'était encore un succès, mais fragile. Le péril d'une
coalition était apparu et l'on découvrait que l'Europe n'acceptait pas les agrandissements de la
France, qu'à la première occasion elle s'efforcerait de nous ramener à nos anciennes limites.
Dans cette situation, les ressources diplomatiques n'étaient pas négligées mais elles
s'épuisaient. Louis XIV pensa que le seul moyen était d'imposer, car « si la crainte qu'il
inspirait venait à cesser, toutes les puissances se réuniraient contre lui ». C'est ainsi que, dans
plusieurs affaires qui se présentèrent alors (par exemple le bombardement de Gênes, qui
mettait ses navires au service de l'Espagne), on reproche au roi d'avoir bravé l'Europe, de
même qu'on lui reproche d'avoir manqué d'audace dans la première campagne de Flandre. Il
est facile de blâmer à distance. Sur le moment, le parti à prendre n'est pas si commode. On dit
que Louis XIV a provoqué la coalition. Est-on sûr qu'il ne l'eût pas encouragée en donnant
une impression de timidité et de faiblesse? Déjà Guillaume d'Orange et l'empereur Léopold
s'entendaient secrètement. La révocation de l'Édit de Nantes, sur ces entrefaites, donna un
aliment à la propagande anti-française dans les pays protestants. Mais les protestants n'étaient
pas nos seuls ennemis. L'empereur, de son côté, se chargeait d'exciter les. pays catholiques en
accusant Louis XIV d'être l'allié des Turcs. Le roi eut même un grave conflit avec le pape
Innocent XI. Avignon fut occupé et il s'en fallut de peu que le marquis de Lavardin, entré à
Rome avec ses soldats, n'imitât Nogaret : c'est la curieuse ressemblance, que nous avons déjà
signalée, de ce règne avec celui de Philippe le Bel.
La ligue d'Augsbourg se forma dans ces circonstances. Elle fut loin, au début, de
comprendre toute l'Allemagne et toute l'Europe. Elle devait bientôt se compléter. La chose la
plus grave était en voie de s'accomplir : l'Angleterre tournait du côté de nos ennemis.
L'opposition contre Jacques II grandissait et sept membres de la Chambre des lords avaient
pris l'initiative d'offrir le trône à Guillaume d'Orange. Quand Louis XIV proposa à Jacques II
de le soutenir, il eut la désagréable surprise d'être repoussé par le Stuart, qui, de crainte d'être
définitivement compromis par l'alliance française, se priva de son unique secours. Ne
pouvant plus compter sur Jacques II, Louis XIV prit le parti de laisser faire, dans l'idée que
l'usurpation de Guillaume d'Orange entraînerait une longue guerre civile et immobiliserait
l'Angleterre et la Hollande à la fois. Ce calcul se trouva faux. Le prince d'Orange débarqua en
Angleterre et détrôna son beau-père, sans difficultés. (1688) Les efforts des Stuarts pour
reprendre leur couronne seront vains. Désormais l'Angleterre nous est hostile. Elle ne fait
plus qu'un avec la Hollande. Toute la politique de l'Europe est changée.
Louis XIV, qui pressentait ces événements, n'avait pas voulu les attendre. Étant donné
l'attitude qu'il avait prise, son dessein était d'user d'intimidation et de précaution. Sans
déclarer la guerre, il annonça qu'il était obligé d'occuper la rive gauche du Rhin et une partie
de la rive droite afin que l'Empire ne pût s'en servir comme d'une base militaire contre la
France. En dévastant le Palatinat de l'autre côté du Rhin, ravage que les Allemands nous
reprochent encore comme s'ils n'en avaient pas commis bien d'autres, Louvois suivit
brutalement la logique de cette conception défensive : pour se donner un glacis plus sûr, il
mit un désert entre l'Empire et nous. Louis XIV blâma ces violences contraires à notre
politique d'entente avec les populations germaniques. Par le fait, pendant toute la guerre, qui
dura de 1689 à 1697, le glacis fut infranchissable, malgré le nombre de nos ennemis, et
l'importance des forces qui nous attaquaient. D'ailleurs ces préparatifs en pays rhénan étaient
accompagnés de grands travaux sur les autres parties de la frontière. La politique de Louis
XIV restait fidèle à son principe : entourer la France de forteresses et de tranchées, fermer
toutes les trouées, barrer les routes d'invasion. C'est pourquoi le roi voulut, dès le début de la
campagne, s'emparer de Mons et de Namur, qui couvrent la vallée de l'Oise. Ne pouvant
emporter de front ce système imprenable, l'ennemi songea à le tourner par la Suisse. Les
traités d'amitié conclus avec les cantons nous mirent encore à l'abri de ce côté-là.
L'Empire, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie, l'Espagne : dans cette guerre, dite de la
ligue d'Augsbourg, nous avions presque toute l'Europe contre nous. Le but des coalisés?
Annuler les agrandissements de Louis XIV, ramener la France aux limites des traités de
Westphalie et des Pyrénées. Après quoi, ces traités eux-mêmes eussent été bien compromis.
Malgré huit ans de campagnes où, de part et d'autre, on évita les grandes batailles décisives,
la coalition (d'ailleurs souvent désunie, bien que Guillaume d'Orange en fût le chef) n'obtint
pas le résultat qu'elle cherchait. Partout, sur terre, la France lui avait tenu tête. On ne s'était
pas battu sur notre sol et nous avions été vainqueurs à Steenkerke et à Neerwinden, à
Staffarde et à la Marsaille.
La guerre se serait terminée entièrement à notre avantage si, sur mer, nous n'avions eu le
dessous. Pourtant les débuts de la campagne maritime avaient été brillants. La flotte
puissante qu'avait laissée Colbert ne craignait pas les forces réunies des Anglo-Hollandais.
Nous débarquions librement en Irlande pour y soutenir Jacques II et l'idée vint de débarquer
en Angleterre même. Mais la difficulté pour la France était toujours de tenir l'Océan et la
Méditerranée, le Ponant et le Levant. De plus, il y avait à Paris deux écoles, celle qui croyait
à l'importance de la mer, celle qui ne croyait qu'aux victoires continentales. Après le désastre
de la Hougue, les « continentaux » l'emportèrent sur les maritimes. Cette défaite navale
n'était pas irrémédiable. Si elle ruinait l'espoir de réduire l'Angleterre en la menaçant jusque
chez elle, notre marine n'était pas détruite. La confiance l'était. L'opinion publique cessa de
s'intéresser aux choses de la mer. La dépense qu'exigeait l'entretien de puissantes escadres
servit de prétexte. Colbert était mort, son oeuvre ne fut pas poursuivie, et la décadence
commença. De longtemps, nous n'aurons plus de forces navales capables de s'opposer aux
Anglais à qui reviendra la maîtrise des mers.


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 03:59 (2016)    Sujet du message: Chapitre XI. LOUIS XIV

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