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Chapitre VIII. François 1er et Henri II : la France échappe à l'hégémonie de l'Empire germanique

 
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zakaria
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 15:40 (2011)    Sujet du message: Chapitre VIII. François 1er et Henri II : la France échappe à l'hégémonie de l'Empire germanique Répondre en citant




Chapitre VIII. François 1er et Henri II : la France échappe à l'hégémonie de l'Empire

germanique


La date de 1515, amie de la mémoire, a quelque chose de joyeux et de pimpant. Ce règne
qui commence, François ler, ce prince artiste, la France qui s'épanouit, qui développe son
génie latin, qui « renaît » sous le souffle embaumé de l'Italie, ce luxe, cette joie de vivre : que
de promesses! Pourtant le siècle serait lugubre, rempli de nouvelles désolations. Il nous
apportait la guerre étrangère et la guerre civile. Non seulement Charles Quint était né avant
lui, mais une révolution religieuse, qui serait une révolution politique, était tout près de
déchirer les Français et, par leurs divisions, d'ouvrir la France à l'étranger.
Ces malheurs ne pouvaient se prévoir lorsque le neveu de Louis XII lui succéda. La
France n'était pas rassasiée des guerres d'Italie. À la veille de la mort de Louis XII, on
s'apprêtait à reconquérir le Milanais. François ler, prudent malgré sa jeunesse et son désir de
briller, s'assura qu'il n'y aurait pas, cette fois, de coalition à craindre et franchit les Alpes
hardiment. Il ne tarda pas à rencontrer les Suisses qui étaient là comme en pays conquis.
Curieuse histoire que celle de ces cantons, qui, enivrés de leurs victoires pour la liberté,
avaient pris goût à la guerre et, d'opprimés, étaient devenus oppresseurs. Histoire qui s'est
répétée vingt fois, qui a été celle de presque tous les peuples affranchis. Les Suisses étaient
de rudes soldats et François Ier put être fier de les avoir mis en fuite à Marignan après une
bataille de deux jours. Il y gagna Milan et une réconciliation avec le pape : le premier
Concordat, qui durera jusqu'à la Révolution, date de là. Il y gagna aussi l'estime de ceux qu'il
avait battus. Une paix perpétuelle fut signée à Fribourg avec les cantons suisses : de part et
d'autre, exemple presque unique dans l'histoire, le pacte a été observé.
La Lombardie, ce champ de bataille européen, était conquise pour la troisième fois. À
quoi la conquête de ce poste avancé pouvait-elle être utile sinon à empêcher qu'un autre s'en
emparât? Déjà on voyait grandir une formidable puissance. La patience et l'art des mariages
avaient servi l'ambition de la pauvre maison de Habsbourg. Le petit-fils de Maximilien et de
Marie de Bourgogne recevrait un héritage immense. Il aurait les Pays-Bas, l'archiduché
d'Autriche, l'Espagne et, par l'Espagne, Naples et les trésors nouveaux de l'Amérique. Que
lui manquerait-il? D'être empereur comme son grand-père, de disposer de l'Allemagne autant
que l'empereur élu pouvait en disposer.
Maximilien mourut en 1519. Contre Charles d'Autriche, pour empêcher cette formidable
concentration, François Ier conçut l'idée de se porter candidat à l'Empire. Pourquoi non? Le
choix des électeurs allemands était libre. Quelques-uns étaient nos amis, d'autres à vendre. La
lutte électorale entre les deux rois fut la même que si l'enjeu avait été un clocher. Bien que
quelques princes seulement fussent électeurs, l'opinion publique comptait, elle pesait sur
leurs votes : on fit campagne contre François Ier dans les cabarets allemands et les deux
concurrents n'épargnèrent ni l'argent, ni la réclame, ni les promesses, ni la calomnie. Pour
combattre l'or du candidat français, les grands banquiers d'Augsbourg, les Fugger, vinrent au
secours non de l'Autrichien, mais du prince qui, par Anvers, tenait le commerce de
l'Allemagne. L'opération de banque réussit. Au vote, Charles l'emporta. La monstrueuse
puissance était constituée, l'Espagne et l'Allemagne accouplées. Mais, quelquesmois plus
tard, Luther brûlait à Wittenberg la bulle du pape. L'Allemagne aurait sa guerre religieuse, et
avant nous. La France saurait en profiter. Une Allemagne unie, avec l'empereur vraiment
maître, telle que le rêvait Charles Quint, c'eût peut-être été notre mort.
Au moins, c'eût été l'étouffement. La France était bloquée au nord, à l'est, sur les
Pyrénées : nous finissions par comprendre l'instinct qui la portait, sous tant de prétextes, avec
entêtement, à se donner de l'air du côté de l'Italie. Et pourquoi le conflit était-il inévitable?
Charles Quint n'avait-il pas assez de terres? Ne pouvait-il s'en contenter? Mais la vie des
peuples a comme des lois fixes. Pour l'Europe, c'est de ne pas supporter une grande
domination : cela s'est vu depuis la chute de l'Empire carolingien. Pour l'Allemagne, c'est
d'envahir ses voisins dès qu'elle est forte : cela s'est vu toujours. Et pour la France, c'est
d'avoir des frontières moins incertaines à l'est, dans les territoires que le germanisme ne cesse
de lui contester. L'Empire de Charles Quint était démesuré. Il était absurde. Et si la France
était restée ce qu'elle était alors, que ne lui eût-il pas manqué? Malgré tant de progrès, quel
inachèvement! Dunkerque, Verdun, Nancy, Besançon étaient encore au-delà de ses limites.
La France pouvait-elle se passer de tant de villes et de provinces dont nous n'imaginons pas
aujourd'hui que nous soyons séparés? Il fallait se ceindre les reins pour la lutte qui s'offrait.
Les deux adversaires sentirent qu'elle serait grave et chacun voulut mettre les chances de
son côté. Chacun rechercha des alliances. Le danger était toujours le même pour nous. C'était
une coalition où l'Angleterre entrerait, l'Angleterre qui, par Calais, avait une porte ouverte ici.
L'arbitre de la situation, c'était Henri VIII et il ne l'ignorait pas. Il réfléchissait aussi. Ne
serait-ce pas grave pour l'Angleterre, si l'empereur, roi d'Espagne, venait à dominer l'Europe?
Henri VIII se laissa courtiser par François Ier qui essaya de gagner son ministre Wolsey, de
l'éblouir et de le séduire lui-même à l'entrevue célèbre du Camp du Drap d'Or. L'Anglais ne
repoussa pas davantage les avances de Charles Quint. Finalement il opta pour l'empereur qui,
de son côté, n'avait pas été avare de promesses. Et puis, au fond, l'Angleterre ne pouvait se
consoler d'avoir été chassée de France et il semblait que l'heure de la démembrer fût venue.
Alors Charles Quint, fort de l'alliance anglaise, n'hésita plus. En l'année 1521 commence
cette lutte entre la France et la maison d'Autriche, c'est-à-dire entre la France et l'Allemagne,
qui, sous des formes diverses, s'est perpétuée jusqu'à nos jours, qui peut-être n'est pas finie.
Pour avoir raison de la France, l'ennemi a toujours su qu'il devait trouver des partisans
chez elle. Mais les anciennes factions avaient disparu et il ne s'en était pas encore formé
d'autres. De la haute féodalité vaincue par Louis XI, il ne restait qu'un seul représentant : il
trahit. Le duc-connétable de Bourbon, un ambitieux, aigri, osa, quoique prince du sang,
conspirer avec 1'étranger contre la sûreté de l'État. Grave complot, car le duc était puissant
par ses alliances de famille, ses vastes domaines, et, connétable, il était, avant le roi, chef de
l'armée. François Ier agit avec promptitude et vigueur. « On ne reverra pas, dit-il, les temps
de Charles VI. » Il ordonna l'arrestation des complices du connétable, effraya par un lit de
justice le Parlement de Paris, fort peu sûr. Quant au connétable lui-même, il réussit à s'enfuir
et porta désormais les armes contre la France. L'horreur que ce crime contre la patrie inspira
était de bon augure. Elle étouffa le mécontentement, que causaient déjà les impôts, les
sacrifices d'argent exigés par la guerre.
Sur toutes nos frontières, on se battait et la France fut réduite à la défensive, quand elle
eut perdu le Milanais pour la troisième fois. Il ne s'agissait plus d'une guerre de
magnificence, mais de tenir l'ennemi loin des Alpes et de laisser l'Italie entre lui et nous.
Cette couverture était perdue. La France courut alors un grand danger. Autour d'elle, le cercle
de l'investissementt se resserra : du dehors on la crut perdue. Paris menacé dut s'entourer de
tranchées à la hâte. Heureusement les Impériaux furent arrêtés, battus en Champagne. Henri
VIII, mécontent de son allié, craignant de trop s'engager, se retira. En même temps qu'à ce
péril, nous avions échappé au péril ordinaire : la trahison à l'intérieur. On pouvait compter sur
l'unité morale du pays.
On en avait besoin. Charles Quint était décidé à redoubler ses coups. Les généraux
français essayèrent encore de dégager l'Italie. Après huit mois de campagne, il fallut reculer.
Cette fois, la route du Midi était ouverte à l'invasion. Les Impériaux entrèrent en Provence, le
duc de Bourbon à leur tête, et vinrent assiéger Marseille dont la résistance permit au roi
d'accourir avec une armée. L'ennemi dut lever le siège, battre en retraite avec précipitation etrepasser en Italie où le roi crut tenir la victoire. Au lieu de la victoire, ce fut un désastre. Le
sort tourna devant Pavie (1525) et le roi tomba prisonnier aux mains de l'ennemi, comme
jadis à Poitiers Jean le Bon. François Ier le dit lui-même : il ne lui était demeuré que
l'honneur et la vie.
Il n'est pas douteux que Charles Quint ait cru qu'en tenant le roi il tenait la France,
comme Édouard III l'avait tenue après Poitiers. Mais cette fois il n'y eut ni désordre ni
trahison : le sentiment public ne l'aurait pas supporté. On vit bien un essai de complot, qui
avorta, pour enlever la régence à la mère du roi, Louise de Savoie. Quelques intrigants et
agents de l'ennemi tentèrent aussi, mais en vain, de réveiller le parti bourguignon à Paris et
de retrouver des partisans du duc de Bourbon dans ses anciens domaines. La régente se garda
de convoquer des états généraux : c'était assez d'un Étienne Marcel. La seule opposition
qu'elle rencontra fut une opposition légale, celle du Parlement de Paris qui a avait été, qui
était peut-être encore secrètement sympathique au duc de Bourbon. Cet incident vaut qu'on
s'y arrête, car il annonce bien des choses qui vont suivre.
Par ses attributions même, le Parlement, corps judiciaire, avait pris un caractère politique.
Chargé d'enregistrer les édits, il les examinait et il participait ainsi au pouvoir législatif. Il
s'était formé chez lui des traditions et des doctrines. Muni du droit de remontrance, il
critiquait le gouvernement, il se donnait un air libéral. Un conflit avait déjà éclaté au sujet du
Concordat que le Parlement trouvait tout à la fois contraire aux libertés de l'Église gallicane
et trop propre à renforcer l'autorité du roi en lui donnant la nomination aux bénéfices
ecclésiastiques. Le Parlement avait dû s'incliner devant la volonté du roi, mais il restait
attaché à son principe et il gardait surtout rancune au négociateur du Concordat, le chancelier
Duprat : nous retrouverons sous Mazarin cette opposition du Parlement au premier ministre.
Après Pavie, l'occasion parut bonne aux grands magistrats parisiens de prendre leur revanche
et d'acquérir de la popularité en accusant de nos revers les financiers et leurs concussions.
Mais, chose plus importante, le Parlement se plaignait que le gouvernement ne poursuivît pas
les réformateurs religieux, - il disait les hérétiques, - qui commençaient à paraître en France.
La résistance au protestantisme partait, non pas du pouvoir, indifférent à la Réforme, mais
d'un des organes de l'opinion publique. Il en sera ainsi jusqu'au dix-septième siècle et l'on
voit déjà paraître le principal caractère des guerres de religion où, du côté catholique, la
résistance sera spontanée tandis que la monarchie essaiera de garder le rôle d'arbitre.
À cette heure-là, il y avait d'autres intérêts à défendre et d'autres soucis. L'essentiel était
que, pendant la captivité du roi, la France restât calme et unie. Alors il ne servait à rien à
l'Empereur d'avoir ce prisonnier. Est-ce que, sans les révolutions parisiennes et l'anarchie, le
traité arraché jadis au roi Jean n'eût pas été nul? Charles Quint ne voulait relâcher François
Ier qu'à des conditions exorbitantes : pour lui tout ce qui avait appartenu au Téméraire; pour
Henri VIII la Normandie, la Guyenne, la Gascogne; pour le duc de Bourbon le Dauphiné, et
la Provence. « Plutôt mourir que ce faire », répondit François Ier. Charles Quint gardait son
captif sans être plus avancé. Il se rendait odieux, un peu ridicule. L'Anglais commençait à
réfléchir, à trouver que l'Empereur devenait bien puissant, tenait peu ses promesses, payait
mal et la Chambre des Communes voulait au moins de l'argent. La régente eut l'habileté d'en
offrir : la France se trouvait bien d'être riche et de savoir dépenser à propos. Pour deux
millions d'écus d'or, Henri VIII changea de camp.
Charles Quint ne pouvait plus rien tirer de son prisonnier que par la lassitude, l'ennui et la
crainte que, l'absence du roi se prolongeant, l'ordre ne fût troublé en France. François Ier
accepta le traité de Madrid, donnant ses deux fils en otages à son ennemi, mais non sans
avoir averti que, signé par contrainte, ce traité serait nul. Charles Quint avait encore exigé la
Bourgogne. Le roi, rentré en France, reçut des députés bourguignons la déclaration qu'ils
voulaient rester Français et une assemblée spéciale réunie à Cognac déclara qu'il n'était pas
au pouvoir du roi d'aliéner une province du royaume (1526).
En réalité, Charles Quint n'ignorait pas que son traité resterait sans effet, mais il devait
sortir d'une situation embarrassante. Dans son trop vaste empire, les difficultés ne
manquaient pas. Partout où il régnait, il était comme un étranger. L'Espagne n'aimait pas ce
Flamand et il avait eu à vaincre l'insurrection des comuneros. La Flandre-Belgique n'aimait
pas cet Espagnol. Une partie de l'Allemagne avait passé à Luther et les princes protestants
défendaient leur indépendance, les libertés germaniques, contre les projets d'unification de
l'Empereur. Enfin, menaçant l'Empire par la Hongrie, il y avait les Turcs, déjà sur la route de
Vienne. Pour se défendre contre la puissance germanique, la France devra toujours chercher
des alliés dans l'Europe centrale et dans l'Europe orientale. Les princes protestants, les Turcs
étaient des auxiliaires qui s'offraient. Une politique, celle de l'équilibre, s'ébaucha.
Le soir même de Pavie, François Ier, en secret, avait envoyé sa bague à Soliman. Le
sultan et son ministre Ibrahim comprirent ce signe. Les relations entre la France et la Turquie
étaient anciennes. Elles dataient de Jacques Coeur et de Charles VII. Mais c'étaient des
relations d'affaires. Devenir l'allié des Turcs pour que le roi franchît un tel pas, il fallait la
nécessité. « Les Turcs occupent l'Empereur et font la sûreté de tous les princes », disait
François Ier aux Vénitiens. Il ira encore plus loin puisqu'il lancera contre son ennemi
jusqu'aux pirates d'Alger. Cette alliance avec l'Infidèle, c'était cependant la fin de l'idée de
chrétienté. Dans la mesure où elle avait existé, où elle avait pu survivre à tant de guerres
entre les nations d'Europe, la conception de la République chrétienne était abolie. Elle l'était
par le germanisme lui-même qui posait à la France une question de vie ou de mort, lui
ordonnait de se défendre. Cette guerre était le commencement des guerres inexpiables où la
vieille Europe viendrait tant de fois s'engloutir pour de nouvelles métamorphoses. Le roi Très
Chrétien envoyait sa bague à Soliman. Mais bientôt (car la répudiation par François Ier de
l'inacceptable traité de Madrid avait rouvert les hostilités), Charles Quint, Majesté
Catholique, livrait Rome à ses troupes bigarrées, à ses, Vandales et à ses Goths. Le sac de la
Ville Éternelle, où le connétable de Bourbon, inoubliable figure du renégat de son pays,
trouva la mort, effraya l'Europe comme un présage (1527). Peut-être la chrétienté, lointain
souvenir de l'unité romaine, était-elle déjà une illusion. Elle ne fut plus qu'une chimère.
Pour se reconnaître dans les événements très confus qui vont suivre, trêves conclues et
dénoncées, alliances nouées et dénouées, il faut un fil conducteur. Comment François Ier
finit-il par se réconcilier deux fois avec Charles Quint, la première au traité de Cambrai qui
rendit au roi ses fils otages, la seconde avec un tel empressement que l'Empereur fut reçu en
France? C'est que les choses ne sont jamais si simples. En théorie, il était facile de s'unir,
pour abattre Charles Quint, à Soliman, et aux protestants d'Allemagne. Mais, en Europe, cette
alliance avec les Turcs, dont les invasions montaient, avançaient sans cesse, faisait scandale.
Charles-Quint exploitait ces craintes et ces répugnances contre François Ier qui devait ruser,
rassurer, fournir des explications, ne pas laisser Charles Quint prendre le rôle de défenseur du
catholicisme. Quant aux princes protestants d'Allemagne, confédérés à Smalkalde contre
l'Empereur, il leur arrivait de se souvenir qu'ils étaient Allemands et que Charles Quint les
couvrait en Autriche lorsque les Turcs menaçaient Vienne.
Ce n'est pas seulement en Europe que la position de François Ier était difficile à tenir.
C'était en France. L'alliance avec les protestants allemands souleva une question de politique
intérieure à partir du moment où il y eut des protestants français. Lorsque la Réforme parut
chez nous, le moins qu'on puisse dire de l'attitude de François Ier, c'est que ce fut celle de
l'indulgence. Sa soeur, la lettrée, la mystique Marguerite de Navarre, l'amie de Clément
Marot, était sympathique à cette nouveauté. Le roi lui-même, la Réforme le servant en
Allemagne, la voyait sans déplaisir en France. Il protégea et sauva plusieurs réformés,
intervint pour la tolérance. Mais, nous l'avons vu, c'était l'opinion publique qui poursuivait
les réformés. Et la propagande protestante grandissait, s'enhardissait, formait des iconoclastes
et des fanatiques. Des statues de la Vierge furent brisées, un placard contre la messe cloué
jusque sur la porte de la chambre du roi. La faute ordinaire des propagandistes, c'est de
chercher à compromettre ceux qui ne les combattent pas et François Ier ne voulait pas, ne
pouvait pas être compromis : on sentait déjà se former ce qui sera bientôt la Ligue catholique.
Il vit que les réformés, avec maladresse, essayaient de mettre la main sur lui. Il se dégagea
sans brutalité. Les historiens protestants lui ont toujours rendu justice, même quand c'est pour
l'opposer à ses successeurs.
Il est facile de comprendre que ce commencement de guerre religieuse à l'intérieur ait
gêné la politique étrangère du roi. Sans doute, une coalition formée du roi de France, d'Henri
VIII alors en querelle avec Rome, et des protestants allemands, cette coalition eût été
redoutable pour Charles Quint. Elle ne fût pas allée loin si, aux yeux de la France catholique,
- l'immense majorité des Français, - François Ier fût devenu le roi de la Réforme. Prendre
ouvertement le parti des hérétiques, c'était peut-être, dans la disposition des esprits, courir le
risque d'une révolution. Cependant, la résistance, souvent violente, des Français à la diffusion
du protestantisme, refroidissait nos alliés d'Allemagne. D'où les fluctuations que subit, à
partir de 1538, la politique de François Ier.
Mais une réconciliation sincère, durable, n'était pas possible entre la maison d'Autriche et
la France, tant que l'Empereur menacerait l'indépendance et la sûreté de l'Europe. La guerre
reprit et, cette fois, la partie fut nulle. Les Impériaux, pourtant battus en Italie à Cérisoles,
avaient envahi la France par le nord et la paix avait dû être signée à quinze lieues de Paris, à
Crépy-en-Laonnais (1544). Non pas une paix : une trêve précaire, pareille aux autres, qui ne
résolvait rien et que l'opinion publique trouva humiliante. Comme son père avait fait pour le
traité de Madrid, le dauphin, soucieux de sa popularité, attesta devant notaire que, devenu roi,
il ne reconnaîtrait pas le traité de Crépy. À la mort de François Ier, de nouvelles hostilités se
préparaient entre la France et l'Empereur.
Ce qui s'est élaboré, construit, à cette date de 1547 où Henri II devient roi, c'est une
politique. Décidément, les affaires d'Allemagne sont les plus importantes. Nos frontières de
l'est aussi. L'Italie n'est qu'un théâtre secondaire. Contre qui porte l'effort de la France?
Contre l'Empire germanique. C'est donc là qu'il faut agir, c'est cet Empire qu'il faut dissocier,
s'il se peut. Quant aux résultats de l'inévitable guerre, où seront-ils cueillis? Sur la ligne qui
sépare l'Empire de la France, dans cette Lotharingie d'où le partage des Carolingiens nous a
écartés depuis cinq cents ans. La lutte contre la maison d'Autriche, c'est-à-dire la lutte contre
l'Allemagne, conduit la France à reprendre ses frontières du côté du Rhin. L'achèvement de
notre unité sur les points où elle était encore le plus imparfaite devient un dessein tout à fait
net sous Henri II.
Au début du nouveau règne, les nouvelles d'Allemagne étaient mauvaises pour nous.
Charles Quint tentait ce que les rois de Prusse n'obtiendront que quatre siècles plus tard :
devenir le maître dans une Allemagne unifiée, transformer l'Empire électif en monarchie
héréditaire. L'Allemagne était alors une mosaïque de principautés et de villes libres. Sa
constitution, définie par la Bulle d'Or, était à la fois aristocratique et républicaine. Charles
Quint commença par priver les villes de leur indépendance, puis il passa aux princes. L'année
même de l'avènement de Henri II, l'électeur de Saxe fut battu à Muhlberg. Sans un secours du
dehors, les princes allemands. succombaient, la maison d'Autriche centralisait et gouvernait
l'Allemagne. Alors Charles Quint eût été bien près de réaliser son rêve, de dominer l'Europe.
Il fallait se hâter pour prévenir ce péril. Auprès des Turcs, auprès du pape, auprès de la
République de Venise, auprès des princes italiens et des princes allemands, partout où elle
put trouver des adversaires de l'Empereur, la diplomatie française fut à l'oeuvre.
Une circonstance favorable pour nous, c'était que la Réforme n'avait pas encore
sérieusement troublé la France, tandis que l'Allemagne et l'Angleterre étaient déchirées par le
conflit des religions. Par là, l'Angleterre fut empêchée d'intervenir dans les affaires
continentales. Tandis que la politique française liait partie avec les protestants d'Allemagne,
elle soutenait les catholiques anglais. Une soeur des Guise, de la maison de Lorraine, cette
famille déjà influente et qui va jouer un si grand rôle chez nous, avait épousé le roi dÉcosse.
Sa fille, Marie Stuart, était demandée par Édouard VI. Conduite en Frauce, elle épousait le
dauphin. De même Philippe II épousait Marie Tudor : la France et l'Espagne cherchent
également à agir par le catholicisme sur l'Angleterre divisée à son tour par la religion. Pour
nous, l'avantage de ces luttes religieuses et politiques, c'est que les Anglais ne seront plus à
craindre. Boulogne, perdue à la fin du dernier règne, fut reprise en attendant que Calais le fût.
Henri II avait eu raison d'ajourner la reprise des hostilités avec l'Empereur. Le grand
dessein politique de Charles Quint rencontrait des obstacles. La branche allemande de sa
famille ne voulait pas que l'Empire passât à son fils Philippe II, roi d'Espagne. Les protestants
d'Allemagne et leurs princes, malgré leur défaite, résistaient. Bien travaillés par nos agents,
ils conclurent le traité secret de Chambord qui les rendait nos alliés. Henri II prit le titre de
défenseur des libertés germaniques et Marillac avait donné la formule de cette politique :
« Tenir sous main les affaires d'Allemagne en aussi grande difficulté qu'il se pourra », ce
qu'Henri II traduisait d'un mot plus énergique . « le grabuge ». De leur côté, les princes
protestants avaient reconnu les droits du roi sur Cambrai, Metz,Toul et Verdun. Tout était
prêt pour la guerre que chacun sentait inévitable (1552).
Le roi de France y préluda par un manifeste en français et en allemand que décorait un
bonnet phrygien entre deux poignards avec cette devise : « Liberté. » La monarchie française
faisait en Allemagne de la propagande républicaine. Toul ouvrit ses portes, Metz et Verdun
furent pris, et l'armée française parut jusqu'au Rhin où burent ses chevaux. Cependant,
Charles Quint, battu par l'électeur de Saxe, avait failli tomber entre ses mains. L'Allemagne
était sur le point de lui échapper. Il se hâta de signer avec les protestants la transaction de
Passau par laquelle il reconnaissait les libertés germaniques. Puis, croyant l'Allemagne
pacifiée, il voulut reprendre Metz. Le duc de Guise courut s'y enfermer, mit la ville en état de
défense et, après deux mois de siège, contraignit Charles Quint à se retirer (1553). Ce fut un
triomphe personnel pour François de Guise, un triomphe qu'il achèvera bientôt, quand il
enlèvera Calais par un coup de main audacieux. La popularité de Guise sera immense. Un
soldat de génie était apparu et ce grand capitaine deviendra le chef d'un parti, une puissance
politique. Il sera un moment plus puissant que le roi lui-même. Et c'est la gloire militaire qui
lui donnera, ainsi qu'à son fils, une sorte de dictature lorsque viendront l'affaiblissement du
pouvoir et la démagogie.
La guerre s'était prolongée cinq ans en Italie et dans le nord de la France sans que
l'Empereur pût obtenir un résultat. Rien ne lui réussissait plus. En Allemagne, les protestants
s'enhardissaient et lui imposaient des conditions nouvelles. La souveraineté de chaque État
allemand en matière religieuse étant reconnue, l'unité devenait chimérique. C'est alors que
Charles Quint, découragé, obligé de renoncer à son rêve, n'ayant même pu transmettre à son
fils la couronne impériale, résolut d'abdiquer (1556). Par cette retraite volontaire, dont le roi
de France se réjouit silencieusement, il avouait son échec. Sans doute son fils Philippe II
possède les Pays-Bas et l'Espagne. En guise de consolation pour la perte de l'Empire, il a
épousé Marie Tudor. Il reprendra les plans de son père, il tentera comme lui de dominer
l'Europe, mais dans des conditions encore moins bonnes. La première partie de la lutte contre
la maison d'Autriche tournait à l'avantage de la France.
Ce ne fut pas sans quelques nouveaux accidents. Philippe II avait recommencé la guerre
et il avait avec lui les Anglais de Marie Tudor et le duc de Savoie. Cette fois, l'ennemi
délaissa Metz et entra en France par la frontière des Pays-Bas, la grande route de l'invasion.
Le duc de Savoie, par une marche rapide, arriva jusqu'à Saint-Quentin que défendait Coligny.
Une tentative du connétable de Montmorency pour débloquer la ville fut malheureuse :
l'armée française fut écrasée, la route de Paris était ouverte. Seule, à ce moment, l'hésitation
de Philippe II, sa crainte de compromettre le fruit d'une campagne heureuse, nous sauva d'un
pire désastre. Le duc de Guise, qui menait campagne en Italie, fut rappelé à la hâte et nommé
lieutenant général. Ce grand capitaine avait l'esprit politique. Il vit la France inquiète,
fatiguée, avec un mauvais moral. Il fallait frapper un grand coup pour relever l'opinion
publique, François de Guise pensa à Calais, précieuse possession de l'Angleterre, sa dernière
enclave sur notre sol. La ville fut reconquise en quelques jours (1558), avec une hardiesse, un
bonheur extraordinaires. Défenseur de Metz, libérateur de Calais, Guise devint irrésistible.
Cependant son rival Coligny, le vaincu de Saint-Quentin qui, avec son frère Dandelot,
inclinait pour la Réforme, était tristement prisonnier. Déjà la partie n'était pas égale entre
celui qui serait le champion de la cause catholique et celui qui serait le champion de la cause
protestante.

 
 


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