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Un cygne noir. Le schème de l'amitié chez Kant

 
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zakaria
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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 13:07 (2011)    Sujet du message: Un cygne noir. Le schème de l'amitié chez Kant Répondre en citant

Un cygne noir: le schème de l'amitié chez Kant
 



"L'amitié (considérée dans sa perfection) est l'union de deux personnes par un amour et une considération égales et réciproques." (Kant)
 

 
En prenant pour objet de réflexion et comme niveau d'exigence l'amitié « considérée dans sa perfection », Kant s'inscrit apparemment dans la grande tradition aristotélicienne des morales de la vertu. Seulement si pour le Stagirite la perfection est naturelle, donc toujours accessible, celle que conçoit le philosophe critique relève d'une Idée pure, purement pratique, mais comme telle échappant à l'expérience. L'amitié se fonde sur deux rapports d'égalité formant une proportion ou une harmonie idéale, et pour tout dire impossible. D'une part il faut qu'au sein de l'amitié amour et respect (ou affection et considération) s'équilibrent, ce qui paraît difficile étant donné leur nature contradictoire ; d'autre part il convient que ces dispositions soient également réparties et avec la même intensité chez chacun des amis, ce qui ne saurait être constant ni d'ailleurs vérifiable. Même si le respect purement moral, tourné vers la loi et non vers une personne, se situe au-delà du simple respect d'amitié (ou considération), et nonobstant l'idéal d'harmonie déjà évoqué, nous verrons que c'est bien le respect (et non l'amour) qui donne tout son sens à cet idéal. Il s'agit même de « respecter » cet idéal, ne serait-ce que pour se rendre digne d'être heureux : c'est ce veut signifier Kant en affirmant que rechercher son bonheur est un devoir.  
Donc l'amour et le respect constituent deux principes exactement inverses, tels l'attraction et la répulsion, la fusion et l'espacement, l'intimité et la distance. Kant prend pour référence la loi de la nature la plus universelle, pour la science de son époque, qui est justement celle de l'attraction et de la répulsion. Mais en même temps le concept éthique (d'amitié) qu'enveloppe cette loi ressortit à un impossible, l'impossible concordance de l'humanité et de ses valeurs avec la nature. D'abord parce que l'équilibre visé, on l'a dit, n'existe pas dans sa stabilité (la loi physique est pur dynamisme), ensuite parce que l'exigence de respect, et donc de moralité, s'avère plus impérieuse que celle d'amitié. Par exemple celle-ci ne saurait simplement se montrer, se donner à voir au moyen de signes ; davantage que cela elle réclame un témoignage. Or l'on ne témoigne pas d'un sentiment que l'on éprouve mais du respect que l'on doit. Ce qui formait le cadre éthique pour les Grecs ressortit pour Kant à une esthétique, à quoi il oppose la moralité. Ce que Kant appelle donc l'amitié parfaite ne correspond plus, comme pour Aristote, à une harmonie établie, mais sur le plan moral plutôt à une rupture. C'est pourquoi elle se nie elle-même dans sa réalité. Mais il ne faut pas confondre cette rupture nécessaire, cette interruption des valeurs eudémonistes et communautaires traditionnelles, avec la mauvaise rupture, l'éclatement que provoquerait l'abandon à l'amour ou à une tendresse excessive dans l'amitié. L'amour est l'ennemi désigné, à cause de ses exigences aveugles et son ignorance des limites qui peuvent précisément mettre en cause ou pervertir la loi essentielle de la nature. Le schéma est donc plus complexe qu'il n'y paraît. D'une part l'amitié se trouve en-deça du principe purement moral du respect, mais d'autre part en tant qu'équilibre souhaité de l'amour et de l'amitié, elle nous préserve des pièges de l'amour. Sa position médiane, entre le sentiment et le devoir, pourrait bien l'apparenter à une sorte de schème.  
Kant fait référence aux « secrets » partagés entre amis, le partage des pensées les plus secrètes allant bien au-delà de la simple « communauté » d'impressions ou d'opinions. Derrida (Politiques de l'amitié, Galilée, p. 288 sq.) commente cette dimension du secret en la reliant au thème du mystérieux et introuvable « cygne noir » incarnant l'ami idéal. Ce serait un ami absolument fiable, capable de garder un secret. Un secret, par définition, cela se garde, mais aussi cela se transmet... en secret, et en confiance. Donc si le cadre idéal du secret bien gardé est la paire (d'amis), ces amis en comptent toujours nécessairement un troisième qui aura transmis ou à qui sera transmis le secret. Le secret des secrets (leitmotiv du livre de Derrida), c'est précisément qu'« il n'y a pas d'amis » quand nous sommes plus de deux, et nous le sommes toujours. Or justement Kant évoque une sorte d'amitié encore différente de l'amitié purement morale, parfaite mais aussi introuvable qu'un cygne noir : il s'agit d'une amitié « pragmatique » dirigée vers l'ensemble des hommes que Kant définit comme l'« Idéal d'un vœu » et qu'il distingue de la simple philanthropie. Ne serait-ce pas lui, cet « ami des hommes », le cygne noir qu'on a appelé aussi le « troisième homme » ? Incarnant une Idée rationnelle et pas seulement une disposition aimante, l'amitié pragmatique ne se contente pas de souhaiter le bien et en particulier l'égalité de tous les hommes, elle se présente comme le respect ou la défense de cette idée d'égalité. On constate bien sûr qu'un motif politique, voire théologico-politique, croise ici le seul motif moral. D'autant plus que d'après Kant — Derrida le souligne — le cygne noir est un frère, le frère de tous les frères. Bien sûr cette fraternité universelle est à distinguer de la simple amitié naturelle et génétique, mais dans la mesure où Kant lui-même la décrit comme égale soumission à un père universel voulant le bien de tous, on ne peut pas s'empêcher d'y reconnaître — comme se télescopant — une référence religieuse ou ultra-morale et une inspiration « naturaliste » qui n'en est pas moins moralisatrice, voire conservatrice. Cela confirme en tout cas le statut de schème (sensible ou imaginal), déjà repéré, de la fraternité « virile » (Derrida parle excellemment de « la virilité du congénère ») et sans doute de l'amitié comme telle.  
Le principe directeur kantien est donc toujours le respect, soit proprement le respect de l'amitié à travers le respect de la loi (naturelle : attraction/répulsion, ou morale : confiance et égalité) qui la constitue en ses différents niveaux. Cependant avec la réapparition du schème fraternel, l'on s'aperçoit que le principe du respect est lui-même issu, généré, constitué à partir d'une image de l'autre homme comme frère et congénère. La distance amicale qui certes ne se prétend pas absolue (réelle et donc impossible) mais au moins radicale (idéale et donc exceptionnelle, comme un cygne noir), s'avère liée à ce dont elle est censée fournir l'essence : justement l'amitié comme « liaison » (personnelle) et communauté (politique). On le sait, le transcendantalisme kantien est circulaire. A trop vouloir respecter ou « élever » l'amitié, l'on finit par retomber sur des fondements qui ne sont pas ceux que l'on croyait. A la place de l'amitié naturelle qu'il faudrait dépasser, tout au moins rééquilibrer moralement, posons plutôt ou laissons être l'ami, ce cygne noir non plus improbable ou impossible mais bien réel. Il n'est plus la représentation d'une amitié universelle pour l'humanité — bien qu'il puisse occasionnellement le devenir, sous des conditions non-morales et non-religieuses —, voire le respect de cette représentation, mais le respecté premier (« noir » car invisible depuis la représentation et le concept même d'amitié) en tant qu'homme ou individu réel. 


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MessagePosté le: Dim 19 Juin - 13:07 (2011)    Sujet du message: Publicité

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